MARGUERITE DE VALOIS, dite la reine Margot

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Les ami·es de Marguerite

Texte établi par Éliane Viennot

Notes, indications d'années, introductions et glossaires (mots marqués d'un *) dans les éditions suivantes :

• Marguerite de Valois, Mémoires et autres écrits, 1574-1614. Paris, H. Champion, 1998

• Marguerite de Valois, Mémoires et discours. Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2005 — Acheter en ligne

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années 1575-1577••>>>

Nous fîmes un long séjour en Avignon, et un grand tour par la Bourgogne et la Champagne pour aller à Reims aux noces du roi, et de là venir à Paris, où les choses se comportèrent toujours de cette façon. La trame du Guast allait par ces moyens toujours s’avançant à notre division et ruine. Étant à Paris, mon frère approcha de lui Bussy, en faisant autant d’estime que sa valeur le méritait. Il était toujours auprès de mon frère, et par conséquent avec moi, mon frère et moi étant presque toujours ensemble, et ordonnant à tous ses serviteurs de ne m’honorer et rechercher* moins que lui. Tous les honnêtes gens de sa suite accomplissaient cet agréable commandement avec tant de sujétion, qu’ils ne me rendaient moins de service qu’à lui. Votre tante, voyant cela, m’a souvent dit que cette belle union de mon frère et de moi lui faisait ressouvenir du temps de Monsieur d’Orléans mon oncle et de Madame de Savoie ma tante.

Le Guast, qui était un potiron de ce temps, y donnant interprétation contraire, pense que la Fortune lui offrait un beau moyen pour se hâter à plus vite* pas d’arriver au but de son dessein, et par le moyen de Madame de Sauve s’étant introduit en la bonne grâce du roi mon mari, tâche par toute voie lui persuader que Bussy me servait*. Et voyant qu’il n’y avançait rien, [mon mari] étant assez averti par ses gens, qui étaient toujours avec moi, de mes déportements* qui ne tendaient à rien de semblable, il s’adressa au roi, qu’il trouva plus facile à persuader, tant pour le peu de bien qu’il voulait à mon frère et à moi, notre amitié lui étant suspecte et odieuse, que pour la haine qu’il avait à Bussy, qui, l’ayant autrefois suivi, l’avait quitté pour se dédier à mon frère – acquisition qui accroissait autant la gloire de mon frère que l’envie de nos ennemis, pour n’y avoir en ce siècle-là, de son sexe et de sa qualité, rien de semblable en valeur, réputation, grâce et esprit. En quoi quelques-uns disaient que, s’il fallait croire la transmutation des âmes, comme quelques philosophes ont tenu*, que sans doute celle de Ardelay, votre brave frère, animait le corps de Bussy. Par Le Guast le roi imbu de cela en parle à la reine ma mère, la conviant à en parler au roi mon mari, et tâchant de la mettre aux mêmes aigreurs qu’il l’avait mise à Lyon. Mais elle, voyant le peu d’apparence* qu’il y avait, l’en rejeta, lui disant: «Je ne sais qui sont les brouillons qui vous mettent telles opinions en la fantaisie. Ma fille est malheureuse d’être venue en un tel siècle. De notre temps, nous parlions librement à tout le monde, et tous les honnêtes gens qui suivaient le roi votre père, Monsieur le dauphin et Monsieur d’Orléans vos oncles, étaient d’ordinaire à la chambre de Madame Marguerite votre tante, et de moi. Personne ne le trouvait étrange, comme aussi n’y avait-il pas de quoi. Bussy voit ma fille devant vous, devant son mari en sa chambre, devant tous les gens de son mari, et devant tout le monde; ce n’est pas à cachette ni à porte fermée. Bussy est personne de qualité, et le premier auprès de votre frère. Qu’y a-t-il à penser? En savez vous autre chose? Par une calomnie, à Lyon, vous me lui avez fait faire un affront très grand, duquel je crains bien qu’elle ne s’en ressente toute sa vie.» Le roi demeurant étonné lui dit: «Madame, je n’en parle qu’après les autres.» Elle répondit: «Qui sont ces autres, mon fils? Ce sont gens qui vous veulent mettre mal avec tous les vôtres.» Le roi s’en étant allé, elle me raconte le tout et me dit: «Vous êtes née d’un misérable temps.» Et appelant votre tante Madame de Dampierre, elle se mit à discourir avec elle de l’honnête liberté et des plaisirs qu’ils avaient en ce temps-là, sans être sujets comme nous à la médisance.

Le Guast, voyant que sa mine était éventée et qu’elle n’avait pris feu de ce côté comme il désirait, s’adresse à certains gentilshommes qui suivaient lors le roi mon mari, qui jusques alors avaient été compagnons de Bussy en qualités et en charges, lesquels en particulier avaient quelque haine contre lui pour la jalousie que leur apportaient son avancement et sa gloire. Ceux-ci, joignant à cette envieuse haine un zèle inconsidéré au service de leur maître, ou, pour mieux dire, couvrant leur envie de ce prétexte, se résolurent un soir, sortant tard du coucher de son maître pour se retirer en son logis, de l’assassiner. Et comme les honnêtes gens qui étaient auprès de mon frère avaient accoutumé de l’accompagner, ils savaient qu’ils ne le trouveraient avec moins de quinze ou vingt honnêtes hommes et que, bien que pour la blessure qu’il avait au bras droit (depuis peu de jours qu’il s’était battu contre Saint-Phal), il ne portât point d’épée, que sa présence serait suffisante pour redoubler le courage à ceux qui étaient avec lui. Ce que redoutant, et voulant faire leur entreprise assurée, ils résolurent de l’attaquer avec deux ou trois cents hommes, le voile de la nuit couvrant la honte de tel assassinat.

Le Guast, qui commandait au régiment des gardes, leur fournit des soldats; et se mettant en cinq ou six troupes en la plus prochaine rue de son logis, où il fallait qu’il passât, le chargent, éteignant les torches et flambeaux. Après une salve d’arquebusades et pistolétades qui eût suffit, non à attaquer une troupe de quinze ou vingt hommes, mais à défaire un régiment, ils viennent aux mains avec sa troupe, tâchant toujours, à l’obscurité de la nuit, à le remarquer pour ne le faillir*, et le connaissant* à une écharpe colombine* où il portait son bras droit blessé – bien à propos pour eux, qui en eussent senti la force! Qui furent toutefois bien soutenus* de cette petite troupe d’honnêtes gens qui étaient avec lui, à qui l’inopiné rencontre* ni l’horreur de la nuit n’ôta le cœur ni le jugement, mais, faisant autant de preuve de leur valeur que de l’affection qu’ils avaient à leur ami, à force d’armes le passèrent jusques à son logis, sans perdre aucun de leur troupe qu’un gentilhomme qui avait été nourri* avec lui, qui, ayant été blessé paravant à un bras, portait une écharpe colombine comme lui (mais toutefois bien différente, pour n’être enrichie comme celle de son maître). Toutefois, en l’obscurité de la nuit, ou le transport ou l’animosité de ces assassins qui avaient le mot* de donner tous à l’écharpe colombine, fit que toute la troupe se jeta sur ce pauvre gentilhomme, pensant que ce fut Bussy, et le laissèrent pour mort en la rue.

Un gentilhomme italien qui était à mon frère y étant blessé, de premier abord l’effroi l’ayant pris, s’en recourt tout sanglant dans le Louvre, et jusques à la chambre de mon frère qui était couché, criant que l’on assassinait Bussy. Mon frère soudain y voulut aller. De bonne fortune, je n’étais point encore couchée, et étais logée si près de mon frère que j’ouïs cet homme effrayé crier par les degrés* cette épouvantable nouvelle, aussi tôt que lui. Soudain je cours en sa chambre pour l’empêcher de sortir, et envoyai supplier la reine ma mère d’y venir pour le retenir, voyant bien qu’en toutes autres occasions il me déférait beaucoup, mais que la juste douleur qu’il sentait l’emportait tellement hors de lui-même que, sans considération, il se fût précipité à tous dangers pour courre* à la vengeance. Nous le retenons à toute peine, la reine ma mère lui représentant qu’il n’y avait nulle apparence* de sortir seul comme il était pendant la nuit, que l’obscurité couvre toute méchanceté, que Le Guast était peut-être assez méchant d’avoir fait cette partie expressément pour le faire sortir mal à propos, afin de le faire tomber en quelque accident*. Au désespoir qu’il était, ces paroles eussent eu peu de force; mais elle, y usant de son autorité, l’arrêta et commanda aux portes qu’on ne le laissât sortir, prenant la peine de demeurer avec lui jusques à ce qu’il sût la vérité de tout.

Bussy, que Dieu avait garanti miraculeusement de ce danger, ne s’étant troublé pour cet hasard, son âme n’étant pas susceptible de la peur, étant né pour être la terreur de ses ennemis, la gloire de son maître et l’espérance de ses amis, entré qu’il fut à son logis, soudain il se souvint de la peine en quoi serait son maître si la nouvelle de ce rencontre* était portée jusques à lui incertainement*. Et craignant que cela l’eût fait jeter dans les filets de ses ennemis, comme sans doute il eût fait si la reine ma mère ne l’en eût empêché, il envoie soudain un des siens, qui apporta la nouvelle à mon frère de la vérité de tout. Et le jour étant venu, Bussy, sans crainte de ses ennemis, revient dans le Louvre avec la façon aussi brave et aussi joyeuse que si cet attentat lui eût été un tournoi pour plaisir. Mon frère, aussi aise de le revoir que plein de dépit et de vengeance, témoigne assez comme il ressent l’offense qui lui a été faite, de l’avoir voulu priver du plus digne et plus brave serviteur que prince de sa qualité eût jamais, connaissant bien que Le Guast s’attaquait à Bussy pour ne s’oser prendre de premier abord à lui-même. La reine ma mère, la plus prudente et avisée princesse qui ait jamais été, connaissant de quel poids étaient tels effets*, et prévoyant qu’ils pourraient enfin mettre ses deux enfants mal ensemble, conseille à mon frère que, pour lever tel prétexte, il fît que pour un temps Bussy s’éloignât de la Cour. À quoi mon frère consentit par la prière que je lui en fis, voyant bien que, s’il demeurait, Le Guast le mettrait toujours en jeu et le ferait servir de couverture* à son pernicieux dessein, qui était de maintenir mon frère et le roi mon mari mal ensemble, comme il les y avait mis par les artifices susdits. Bussy, qui n’avait autre volonté que celle de son maître, partit accompagné de la plus grande noblesse qui fût à la Cour, qui suivait mon frère.

Ce sujet étant ôté au Guast, et voyant que le roi mon mari ayant eu en ce même temps, en une nuit, une fort grande faiblesse, en laquelle il demeura évanoui l’espace d’une heure (qui lui venait, comme je crois, d’excès qu’il avait faits avec les femmes, car je ne l’y avais jamais vu sujet), en laquelle je l’avais servi et assisté comme le devoir me le commandait (de quoi il restait si content de moi qu’il s’en louait à tout le monde, disant que, sans que je m’en étais aperçue et avais soudain couru à le secourir et appeler mes femmes et ses gens, qu’il était mort; qu’à cette cause il m’en faisait beaucoup meilleure chère; et que depuis, l’amitié de lui et de mon frère commençait à se renouer, estimant toujours que j’en étais la cause et que je leur étais, comme l’on voit en toutes choses naturelles mais plus apparemment [encore] aux serpents coupés, un certain baume naturel qui réunit et rejoint les parties séparées), [Le Guast donc,] poursuivant toujours la pointe de son premier et pernicieux dessein, et recherchant de fabriquer quelque nouvelle invention pour nous rebrouiller le roi mon mari et moi, met à la tête du roi, qui depuis peu de jours avait ôté (par le même artifice du Guast) à la reine, sa sacrée princesse, très vertueuse et bonne, une fille qu’elle aimait fort et qui avait été nourrie* avec elle, nommée Changy, qu’il devait faire que le roi mon mari m’en fît de même, m’ôtant celle que j’aimais le plus, nommée Thorigny – sans en amener autre raison, sinon qu’il ne fallait point laisser auprès des jeunes princesses des filles en qui elles eussent si particulière amitié.

Le roi, persuadé de ce mauvais homme, en parle plusieurs fois à mon mari, qui lui répond qu’il savait bien qu’il me ferait un cruel déplaisir: si j’aimais Thorigny, j’en avais occasion; qu’outre ce qu’elle avait été nourrie* avec la reine d’Espagne ma sœur, et avec moi depuis mon enfance, qu’elle avait beaucoup d’entendement, et que même* elle l’avait fort servi en sa captivité du bois de Vincennes; qu’il serait ingrat s’il ne s’en ressouvenait; et qu’il avait autrefois vu que Sa Majesté en faisait grand état. Plusieurs fois, il s’en défendit de cette façon. Mais enfin, Le Guast persistant toujours à pousser le roi, et jusques à lui faire dire au roi mon mari qu’il ne l’aimerait jamais si dans le lendemain il ne m’avait fait ôter Thorigny, il fut contraint – à son grand regret, comme depuis il me l’a avoué – m’en prier et me le commander. Ce qui me fut si aigre, que je ne me pus empêcher lui témoigner par mes larmes combien j’en recevais de déplaisir, lui remontrant que ce qui m’en affligeait le plus n’était point l’éloignement de la présence d’une personne qui, depuis mon enfance, s’était toujours rendue sujette et utile auprès de moi, mais que, [chacun] sachant comme je l’aimais, je n’ignorais pas combien son partement* si précipité porterait de préjudice à ma réputation. Ne pouvant recevoir ces raisons, pour la promesse qu’il avait faite au roi de me faire ce déplaisir, elle partit le jour même, se retirant chez un sien cousin, nommé Monsieur Chastelas. Je restai si offensée de cette indignité – à la suite de tant d’autres – que, ne pouvant plus résister à la juste douleur que je ressentais (qui, bannissant toute prudence de moi, m’abandonnait à l’ennui*), je ne me pus plus forcer à rechercher* le roi mon mari. De sorte que, Le Guast et Madame de Sauve d’un côté l’étrangeant* de moi, et moi m’éloignant aussi, nous ne couchions plus ni ne parlions plus ensemble.

Quelques jours après, quelques bons serviteurs du roi mon mari lui ayant fait connaître l’artifice [par le moyen] duquel on le menait à sa ruine (le mettant mal avec mon frère et moi pour le séparer de ceux de qui il devait espérer le plus d’appui, pour après le laisser là et ne tenir compte de lui – comme le roi commençait à n’en faire pas grand état et à le mépriser), ils le firent parler à mon frère, qui, depuis le partement* de Bussy, n’avait pas amendé sa condition. Car Le Guast, tous les jours, lui faisait recevoir quelques nouvelles indignités. Et connaissant qu’ils étaient tous deux en même prédicament* à la Cour, aussi défavorisés l’un que l’autre, que Le Guast seul gouvernait le monde, qu’il fallait qu’ils mendiassent de lui ce qu’ils voulaient obtenir auprès du roi, que s’ils demandaient quelque chose ils étaient refusés avec mépris, [que] si quelqu’un se rendait leur serviteur il était aussitôt ruiné et attaqué de mille querelles que l’on lui suscitait, ils se résolurent, voyant que leur division était leur ruine, de se réunir et se retirer de la Cour, pour, ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au roi une condition et un traitement digne de leur qualité – mon frère n’ayant eu jusques alors son apanage et s’entretenant seulement de certaines pensions mal assignées qui venaient seulement quand il plaisait au Guast, et le roi mon mari ne jouissait nullement de son gouvernement de Guyenne, ne lui étant permis d’y aller, ni en aucune de ses terres.

Cette résolution étant prise entre eux, mon frère m’en parla, me disant qu’à cette heure ils étaient bien ensemble, et qu’il désirait que nous fussions bien, le roi mon mari et moi, et qu’il me priait d’oublier tout ce qui s’était passé; que le roi mon mari lui avait dit qu’il en avait un extrême regret, et qu’il connaissait bien que nos ennemis avaient été plus fins que nous, mais qu’il se résolvait de m’aimer et de me donner plus de contentement de lui. Il me priait aussi, de mon côté, de l’aimer et de l’assister en ses affaires en son absence (ayant pris résolution tous deux ensemble que mon frère partirait le premier, se dérobant dans un carrosse comme il pourrait, et qu’à quelques jours de là le roi mon mari, feignant d’aller à la chasse, le suivrait), regrettant beaucoup qu’ils ne me pussent emmener avec eux, toutefois s’assurant qu’on ne m’oserait faire déplaisir, les sachant dehors. Aussi, qu’ils feraient bientôt paraître que leur intention n’était point de troubler la France, mais seulement d’établir une condition digne de leur qualité et se mettre en sûreté. Car, parmi ces traverses*, ils n’étaient pas sans crainte de leur vie, fût ou que véritablement ils fussent en danger, ou que ceux qui désiraient la division et ruine de notre Maison pour s’en prévaloir leur fissent donner des alarmes par les continuels avertissements qu’ils en recevaient.

Le soir venu, peu avant le souper du roi, mon frère changeant de manteau et le mettant autour du nez, sort, seulement suivi d’un des siens, qui n’était pas reconnu, et s’en va à pied jusques à la porte de Saint-Honoré, où il trouve Simier avec le carrosse d’une dame, qu’il avait emprunté pour cet effet, dans lequel il se mit, et va jusques à quelque maison à un quart de lieue de Paris, où il trouva des chevaux qui l’attendaient, sur lesquels montant, à quelques lieues de là il trouva deux ou trois cent chevaux de ses serviteurs, qui l’attendaient au rendez-vous qu’il leur avait donné. L’on ne s’aperçoit point de son partement* que sur les neuf heures du soir. Le roi et la reine ma mère me demandèrent pourquoi il n’avait point soupé* avec eux, et s’il était malade. Je leur dis que je ne l’avais point vu depuis l’après-dînée*. Ils envoyèrent en sa chambre voir ce qu’il faisait. On leur vint dire qu’il n’y était pas. Ils disent qu’on le cherche par les chambres des dames où il avait accoutumé d’aller. On cherche par le château, on cherche par la ville, on ne le trouve point. À cette heure l’alarme s’échauffe. Le roi se met en colère, se courrouce, menace, envoie quérir tous les princes et seigneurs de la Cour, leur commande de monter à cheval et le lui ramener vif ou mort, disant qu’il s’en va troubler son État pour lui faire la guerre, et qu’il lui fera connaître la folie qu’il faisait de s’attaquer à un roi si puissant que lui. Plusieurs de ces princes et seigneurs refusent cette commission, remontrant au roi de quelle importance elle était: qu’ils voudraient apporter leur vie en ce qui serait du service du roi, comme ils savaient être de leur devoir, mais d’aller contre Monsieur son frère, ils savaient bien que le roi leur en saurait un jour mauvais gré; et qu’il s’assurât que mon frère n’entreprendrait rien qui pût déplaire à Sa Majesté, ni qui pût nuire à son État; que peut-être c’était un mécontentement qui l’avait convié à s’éloigner de la Cour; qu’il leur semblait que le roi devait envoyer devers lui pour s’informer de l’occasion qui l’avait mu à partir, avant [de] prendre résolution à toute rigueur comme celle-ci. Quelques autres acceptèrent et se préparèrent pour monter à cheval. Ils ne purent faire telle diligence qu’ils pussent partir plus tôt que sur le point du jour, qui fut cause qu’ils ne trouvèrent point mon frère et furent contraints de revenir, pour n’être pas en équipage de guerre.

Le roi, pour ce départ, ne montra pas meilleur visage au roi mon mari, mais, en faisant aussi peu d’état qu’à l’accoutumée, le tenait toujours de même façon; ce qui le confirmait en la résolution qu’il avait prise avec mon frère. De sorte que peu de jours après il partit, feignant d’aller à la chasse. Moi, le lendemain du département* de mon frère, les pleurs qui m’avaient accompagnée toute la nuit m’émurent un si grand rhume sur la moitié du visage, que j’en fus, avec une grosse fièvre, arrêtée dans le lit pour quelques jours, fort malade et avec beaucoup de douleurs. Durant laquelle maladie le roi mon mari, ou qu’il fût occupé à disposer de son partement*, ou qu’ayant à laisser bientôt la Cour il voulût donner ce peu de temps qu’il avait à y être à la seule volupté de jouir de la présence de sa maîtresse Madame de Sauve, ne put avoir le loisir de me venir voir en ma chambre; et revenant pour se retirer, à l’accoutumée, à une ou deux heures après minuit, couchant en deux lits comme nous faisions toujours, je ne l’entendais point venir; et se levant avant que je fusse éveillée pour se trouver, comme j’ai dit ci-devant, au lever de la reine ma mère, où Madame de Sauve allait, il ne se souvenait point de parler à moi comme il avait promis à mon frère, et partit de cette façon sans me dire adieu.

Je ne laissai pas de demeurer soupçonnée du roi que j’étais la seule cause de ce partement*. Et jetant feu contre moi, s’il n’eût été retenu de la reine ma mère, sa colère, je crois, lui eût fait exécuter contre ma vie quelque cruauté. Mais, étant retenu par elle, et n’osant faire pis, soudain il dit à la reine ma mère que pour le moins il me fallait donner des gardes, pour empêcher que je ne suivisse le roi mon mari, et aussi pour engarder* que personne ne communiquât avec moi, afin que je ne les avertisse de ce qui se passait à la Cour. La reine ma mère, voulant faire toutes choses avec douceur, lui dit qu’elle le trouverait bon aussi – étant bien aise d’avoir pu rabattre jusque là la violence du premier mouvement de sa colère –, mais qu’elle me viendrait trouver pour me disposer à ne trouver si rude ce traitement-là; que ces aigreurs ne demeureraient toujours en ces termes; que toutes les choses du monde avaient deux faces, que cette première, qui était triste et affreuse, étant tournée, quand nous viendrons à voir la seconde, plus agréable et plus tranquille, à nouveaux événements on prendrait nouveau conseil; que lors, peut-être, l’on aurait besoin de se servir de moi; que, comme la prudence conseillait de vivre avec ses amis comme devant un jour être ses ennemis, pour ne leur confier rien de trop, qu’aussi l’amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle ordonnait d’user de ses ennemis comme pouvant être un jour amis.

Ces remontrances empêchèrent bien le roi de me faire, à moi, ce qu’il eût bien voulu. Mais Le Guast, lui donnant invention* de décharger ailleurs sa colère, fit que soudain, pour me faire le plus cruel déplaisir qui se pouvait imaginer, il envoya des gens à la maison de Chastelas, cousin de Thorigny, pour, sous ombre de la prendre pour l’amener au roi, la noyer en une rivière qui était près de là. Eux arrivés, Chastelas les laisse librement entrer dans la maison, ne se doutant de rien. Eux soudain se voyant dedans les plus forts, usant avec autant d’indiscrétion* que d’impudence de la ruineuse charge qui leur avait été donnée, prennent Thorigny, la lient, l’enferment dans une chambre, attendant de partir que leurs chevaux eussent repu, [et] cependant usant à la française sans se garder de rien, se gorgeant jusques à crever de tout ce qui était de meilleur en cette maison (Chastelas, qui était homme avisé, n’étant pas marri qu’aux dépens de son bien on pût gagner ce temps pour retarder le partement* de sa cousine, espérant que qui a temps a vie, et que Dieu peut-être changerait le cœur du roi, qui contre-manderait ces gens ici pour ne me vouloir si aigrement offenser, n’osant ledit Chastelas entreprendre par autre voie de les empêcher, bien qu’il avait des amis assez pour le faire).

Mais Dieu, qui a toujours regardé mon affliction, pour me garantir du danger et déplaisir que mes ennemis me pourchassaient, plus à propos que moi-même ne lui eusse pu requérir quand j’eusse su cette entreprise que j’ignorais, prépara un inespéré secours pour délivrer Thorigny des mains de ces scélérats, qui fut tel que, quelques valets et chambrières s’en étant fuis, pour la crainte de ces satellites qui battaient et frappaient là-dedans comme en maison de pillage, étant à un quart de lieue de la maison, Dieu guida par là La Ferté et Avantigny avec leurs troupes (qui étaient bien deux cents chevaux, qui s’en allaient joindre à l’armée de mon frère), et fait que La Ferté reconnut parmi cette troupe de paysans un homme éploré qui était à Chastelas; et lui demande ce qu’il avait, s’il y avait là quelques gens d’armes qui leur eussent fait quelque tort. Le valet lui répond que non, et que la cause qui les rendait ainsi tourmentés était l’extrémité en quoi il avait laissé son maître, pour la prise de sa cousine. Soudain, La Ferté et Avantigny se résolurent de me faire ce bon office de délivrer Thorigny, louant Dieu de leur avoir offert une si belle occasion de me pouvoir témoigner l’affection qu’ils m’avaient toujours eue. Et hâtant le pas, eux et toutes leurs troupes arrivent si à propos à la maison dudit Chastelas, qu’ils trouvent ces scélérats sur le point qu’ils voulaient mettre Thorigny sur un cheval pour l’emmener noyer, entrent tous à cheval, l’épée au poing, dans la court, criant: «Arrêtez-vous, bourreaux! Si vous lui faites mal, vous êtes morts!» Et commençant à les charger, [et] eux à fuir, ils laissèrent leur prisonnière aussi transportée de joie que transie de frayeur. Et après avoir rendu grâces à Dieu et à eux d’un si salutaire et nécessaire secours, faisant apprêter le chariot de sa cousine de Chastelas, elle s’en va, accompagnée de sondit cousin, avec l’escorte de ces honnêtes gens, trouver mon frère; qui fut très aise, ne me pouvant avoir auprès de lui, d’y avoir personne que j’aimasse comme elle. Elle y fut tant que le danger dura, traitée et respectée comme si elle eût été auprès de moi.

Pendant que le roi faisait cette belle dépêche* pour sacrifier Thorigny à son ire, la reine ma mère, qui n’en savait rien, m’était venue trouver en ma chambre que je m’habillais encore, faisant état, bien que je fusse encore mal de mon rhume – mais plus malade en l’âme qu’au corps de l’ennui* qui me possédait – de sortir de ce jour-là de ma chambre pour voir un peu le cours du monde sur ces nouveaux accidents*, étant toujours en peine de ce qu’on entreprendrait contre mon frère et le roi mon mari. Elle me dit: «Ma fille, vous n’avez que faire de vous hâter de vous habiller. Ne vous fâchez point, je vous prie, de ce que j’ai à vous dire. Vous avez de l’entendement. Je m’assure que ne trouverez point étrange que le roi se sente offensé contre votre frère et votre mari, et que, sachant l’amitié qui est entre vous, il craint que vous sachiez leur partement*, et est résolu de vous tenir pour otage de leurs déportements*. Il sait combien votre mari vous aime, et ne peut avoir un meilleur gage de lui que vous. Pour cette cause il a commandé que l’on vous mît des gardes, pour empêcher que vous ne sortiez de votre chambre. Aussi, que ceux de son conseil lui ont représenté que si vous étiez libre parmi nous, vous découvririez tout ce qui se délibérerait contre votre frère et contre votre mari et les en avertiriez. Je vous prie ne le trouver mauvais; ceci, si Dieu plaît, ne durera guère. Ne vous fâchez point aussi si je n’ose si souvent vous venir voir, car je craindrais d’en donner soupçon au roi; mais assurez-vous que je ne permettrai point qu’il vous soit fait aucun déplaisir, et que je ferai tout ce que je pourrai pour mettre la paix entre vos frères.» Je lui représentai combien était grande l’indignité qu’on me faisait en cela. Je ne voulais pas désavouer que mon frère m’avait toujours librement communiqué tous ses justes mécontentements; mais pour le roi mon mari, depuis qu’il m’avait ôté Thorigny, nous n’avions point parlé ensemble; que même il ne m’avait point vue en ma maladie, et ne m’avait point dit adieu. Elle me répond: «Ce sont petites querelles de mari à femme; mais on sait bien qu’avec douces lettres il vous regagnera le cœur, et que, s’il vous mande* l’aller trouver, vous y irez, ce que le roi mon fils ne veut pas.»

Elle s’en retournant, je demeure en cet état quelques mois, sans que personne, ni [même] mes plus privés amis, m’osassent venir voir, craignant de se ruiner. À la Cour, l’adversité est toujours seule, comme la prospérité est accompagnée; et la persécution est la coupelle des vrais et entiers amis. Le seul brave Grillon est celui qui, méprisant toutes défenses et toutes défaveurs, vint cinq ou six fois en ma chambre, étonnant tellement de crainte les cerbères que l’on avait mis à ma porte, qu’ils n’osèrent jamais le dire, ni lui refuser le passage. Durant ce temps-là, le roi mon mari étant arrivé en son gouvernement et ayant joint ses serviteurs et amis, chacun lui remontra le tort qu’il avait d’être parti sans me dire adieu, lui représentant que j’avais de l’entendement pour le pouvoir servir, et qu’il fallait qu’il me regagnât, qu’il retirerait beaucoup d’utilité de mon amitié et de ma présence lorsque, les choses étant pacifiées, il me pourrait avoir auprès de lui. Il fut aisé à persuader en cela, étant éloigné de sa Circé, Madame de Sauve, ses charmes ayant perdu par l’absence leur force, ce qui lui rendait sa raison pour reconnaître clairement les artifices de nos ennemis, et que la division qu’ils avaient trouvée entre nous ne lui procurait moins de ruine qu’à moi. Il m’écrivit une très honnête lettre, où il me priait d’oublier tout ce qui s’était passé entre nous, et croire qu’il me voulait aimer, et me le faire paraître plus qu’il n’avait jamais fait, me commandant aussi le tenir averti de l’état des affaires qui se passaient où j’étais, de mon état, et de celui de mon frère – car ils étaient éloignés, bien qu’unis d’intelligence*, mon frère étant vers la Champagne et le roi mon mari en Gascogne. Je reçus cette lettre étant encore captive, qui m’apporta beaucoup de consolation et soulagement, et ne manquai depuis, bien que les gardes eussent charge de ne me laisser écrire, aidée de la nécessité, mère de l’invention, de lui faire souvent tenir de mes lettres.

Quelques jours après que je fus arrêtée, mon frère sut ma captivité, qui l’aigrit tellement que, s’il n’eût eu l’affection de sa patrie dans le cœur autant enracinée comme il avait de part et d’intérêt à cet État, il eût fait une si cruelle guerre (comme il en avait le moyen, ayant lors une belle armée), que le peuple eût porté* la peine des effets* de leur prince. Mais retenu, pour le devoir, de cette naturelle affection, il écrivit à la reine ma mère que si l’on me traitait ainsi, que l’on le mettrait au dernier désespoir. Elle, craignant de voir venir les aigreurs de cette guerre à cette extrémité qu’elle n’eût le moyen de la pacifier, remontre au roi de quelle importance cette guerre lui était, [et] trouva lors le roi disposé à recevoir ses raisons, son ire étant modérée par la connaissance du péril où il se voyait, étant attaqué en Gascogne, Dauphiné, Languedoc, Poitou, et du roi mon mari, et des huguenots qui tenaient plusieurs belles places, et de mon frère en Champagne qui avait une grosse armée, composée de la plus brave et gaillarde noblesse qui fût en France; et n’ayant pu, depuis le départ de mon frère, par prières, commandements ni menaces, faire monter personne à cheval contre mon frère, tous les princes et seigneurs de France redoutant sagement de mettre le doigt entre deux pierres. Tout ce considéré, le roi prête l’oreille aux remontrances de la reine ma mère, et se rend non moins qu’elle désireux de faire une paix, la priant de s’y employer et d’en trouver le moyen. Elle soudain se dispose d’aller trouver mon frère, représentant au roi qu’il était nécessaire qu’elle m’y menât; mais le roi n’y voulut consentir, estimant que je lui servirais d’un grand otage. Elle donc s’en va sans moi et sans m’en parler. Et mon frère, voyant que je n’y étais pas, lui représenta le juste mécontentement qu’il avait, et les indignités et mauvais traitements qu’il avait reçus à la Cour, y joignant celui de l’injure qu’on m’avait faite, m’ayant retenue captive, et de la cruauté que, pour m’offenser, on avait voulu faire à Thorigny, disant qu’il n’écouterait jamais nulle ouverture de paix que le tort que l’on m’avait fait ne fût réparé, et qu’il ne me vît satisfaite et en liberté.

La reine ma mère, voyant cette réponse, revint et représenta au roi la réponse de mon frère; qu’il était nécessaire, s’il voulait une paix, qu’elle y retournât, mais que d’y aller sans moi, son voyage serait encore inutile et croîtrait plutôt le mal que de le diminuer; qu’aussi, de m’y mener sans m’avoir premier* contentée, que j’y nuirais plutôt que d’y servir, et que même il serait à craindre qu’elle eût peine à me ramener, et que je voulusse aller trouver mon mari; il fallait m’ôter les gardes, et trouver moyen de me faire oublier le traitement qu’on m’avait fait. Ce que le roi trouve bon, et s’y affectionne autant qu’elle. Soudain elle m’envoie quérir, me disant qu’elle avait tant fait qu’elle avait disposé les choses à la voie d’une paix; que c’était le bien de cet État; qu’elle savait que mon frère et moi avions toujours désiré qu’il se pût faire une paix si avantageuse pour mon frère, qu’il aurait occasion de rester content et hors de la tyrannie du Guast (et de tous autres tels malicieux* qui pourraient posséder le roi); qu’outre, tenant la main* à faire un bon accord entre le roi et mon frère, je la délivrerais d’un mortel ennui* qui la posséderait, se trouvant en tel état qu’elle ne pouvait, sans mortelle offense, recevoir la nouvelle de la victoire de l’un ou de l’autre de ses fils; qu’elle me priait que l’injure que j’avais reçue ne me fît désirer plutôt la vengeance que la paix; que le roi en était marri, qu’elle l’en avait vu pleurer, et qu’il m’en ferait telle satisfaction que j’en resterais contente. Je lui répondis que je ne préférerais jamais mon bien particulier au bien de mes frères et de cet État, pour le repos et contentement duquel je me voudrais sacrifier, que je ne souhaitais rien tant qu’une bonne paix, et que j’y voudrais servir de tout mon pouvoir.

Le roi entre sur cela en son cabinet, qui avec une infinité de belles paroles tâche à me rendre satisfaite, me conviant à une amitié, voyant que mes façons ni mes paroles ne démontraient aucun ressentiment de l’injure que j’avais reçue; ce que je faisais plus pour le mépris de l’offense que pour satisfaction, ayant passé le temps de ma captivité au plaisir de la lecture, où je commençai lors à me plaire, n’ayant cette obligation à la Fortune, mais plutôt à la Providence divine, qui dès lors commença à me produire un si bon remède pour le soulagement des ennuis* qui m’étaient préparés à l’avenir. Ce qui m’était aussi un acheminement à la dévotion, lisant en ce beau livre universel de la Nature tant de merveilles de son Créateur, que toute âme bien née, faisant de cette connaissance une échelle de laquelle Dieu est le dernier et le plus haut échelon, ravie, se dresse à l’adoration de cette merveilleuse lumière, splendeur de cette incompréhensible essence, et faisant un cercle parfait ne se plaît plus à autre chose qu’à suivre cette chaîne d’Homère, cette agréable encyclopédie, qui part de Dieu, [et] retourne à Dieu même, principe et fin de toutes choses. Et la tristesse, contraire à la joie qui emporte hors de nous les pensées de nos actions, réveille notre âme en soi-même, qui, rassemblant toutes ses forces pour rejeter le Mal et chercher le Bien, pense et repense sans cesse pour choisir ce souverain bien, auquel pour assurance elle puisse trouver quelque tranquillité. Qui sont de belles dispositions pour venir à la connaissance et amour de Dieu. Je reçus ces deux biens de la tristesse et de la solitude à ma première captivité, de me plaire à l’étude et m’adonner à la dévotion, biens que je n’eusse jamais goûtés entre les vanités et magnificences de ma prospère fortune. Le roi, comme j’ai dit, ne voyant en moi nulle apparence de mécontentement, me dit que la reine ma mère s’en allait trouver mon frère en Champagne pour traiter une paix, qu’il me priait de l’accompagner et y apporter tous les bons offices que je pourrais, et qu’il savait que mon frère avait plus de créance* en moi que [en] tout autre; que de ce qui viendrait de bien en cela, il m’en donnerait l’honneur et m’en resterait obligé. Je lui promis ce que je voulais faire (car c’était le bien de mon frère et celui de l’État), qui était de m’y employer en sorte qu’il en resterait content.

La reine ma mère part, et moi avec elle, pour aller à Sens, la conférence se devant faire en la maison d’un gentilhomme à une lieue de là. Le lendemain, nous allâmes au lieu de la conférence. Mon frère s’y trouva, accompagné de quelqu’une de ses troupes, et des principaux seigneurs et princes catholiques et huguenots de son armée, entre lesquels étaient le duc Casimir et le colonel Poné, qui lui avaient amené six mille reîtres par le moyen de ceux de la Religion* qui s’étaient joints avec mon frère, à cause du roi mon mari. L’on traita là par plusieurs jours les conditions de la paix, y ayant plusieurs disputes sur les articles, principalement sur ceux qui concernaient ceux de la Religion*, auxquels on accorda des conditions plus avantageuses qu’on n’avait envie de leur tenir, comme il parut bien depuis – le faisant la reine ma mère seulement pour avoir la paix, renvoyer les reîtres, et retirer mon frère d’avec eux (qui n’avait moins de désir de s’en séparer, pour avoir toujours été très catholique et ne s’être servi des huguenots que par nécessité). En cette paix, il fut donné partage à mon frère selon sa qualité, à quoi mon frère voulait que je fusse comprise, me faisant lors établir l’assignat de mon dot en terres; et Monsieur de Beauvais, qui était député pour son parti, y insistait fort pour moi. Mais la reine ma mère me pria que je ne le permisse, et qu’elle m’assurait que j’aurais du roi ce que je lui demanderais; ce qui me fit les prier de ne m’y comprendre, et que j’aimais mieux avoir de gré ce que j’aurais du roi et de la reine ma mère, estimant qu’il me serait plus assuré.

La paix étant conclue, les assurances prises d’une part et d’autre, la reine ma mère se disposant à s’en retourner, je reçus lettres du roi mon mari par lesquelles il me faisait paraître qu’il avait beaucoup de désir de me voir, me priant, soudain que je verrais la paix faite, de demander mon congé* pour le venir trouver. J’en suppliai la reine ma mère. Elle me rejette cela et par toutes sortes de persuasions tâche de m’en divertir, me disant que, lorsqu’après la Saint-Barthélemy je ne voulus recevoir la proposition qu’elle me fit de me séparer de notre mariage, qu’elle loua lors mon intention parce qu’il s’était fait catholique; mais qu’à cette heure qu’il avait quitté la religion catholique et qu’il s’était fait huguenot, elle ne pouvait permettre que j’y allasse. Et voyant que j’insistais toujours pour avoir mon congé*, elle, avec la larme à l’œil, me dit que si je ne revenais avec elle, que je la ruinerais; que le roi croirait qu’elle me l’eût fait faire, et qu’elle lui avait promis de me ramener, et qu’elle ferait que j’y demeurerais jusques à ce que mon frère y fût; qu’il y viendrait bientôt, et que soudain après, elle me ferait donner mon congé*.

Nous nous en retournâmes à Paris trouver le roi, qui nous reçut avec beaucoup de contentement d’avoir la paix, mais toutefois agréant peu les avantageuses conditions des huguenots, se délibérant bien, soudain qu’il aurait mon frère à la Cour, de trouver une invention* pour rentrer en la guerre contre lesdits huguenots, pour ne les laisser jouir de ce qu’à regret et par force on leur avait accordé, seulement pour en retirer mon frère. Lequel demeura [sur place] un mois ou deux, pour donner ordre à renvoyer les reîtres et licencier le reste de son armée. Il arrive après à la Cour, avec toute la noblesse catholique qui l’avait assisté. Le roi le reçut avec honneur, montrant avoir beaucoup de contentement de le revoir, et fit bonne chère à Bussy, qui y était. Car Le Guast lors était mort, ayant été tué par un jugement de Dieu pendant qu’il suait à une diète – comme aussi c’était un corps gâté de toutes sortes de vilenies, qui fut donné à la pourriture qui dès longtemps le possédait, et son âme aux démons, à qui il avait fait hommage par magie et toutes sortes de méchancetés. Ce fusil de haine et de division étant ôté du monde, et le roi n’ayant son esprit bandé qu’à la ruine des huguenots, se voulant servir de mon frère contre eux pour rendre mon frère et eux irréconciliables, et craignant qu’à cette raison j’allasse trouver le roi mon mari, [il] nous faisait à l’un et à l’autre toutes sortes de caresses* et de bonne chère pour nous faire plaire à la Cour. Et voyant qu’en ce même temps Monsieur de Duras était arrivé de la part du roi mon mari pour me venir quérir, et que je pressais fort de me laisser aller, qu’il n’y avait plus lieu de me refuser, il me dit (montrant que c’était l’amitié qu’il me portait et la connaissance qu’il avait de l’ornement que je donnais à la Cour qui faisait qu’il ne pouvait permettre que je m’en éloignasse que le plus tard qu’il pourrait) qu’il me voulait conduire jusques à Poitiers, et renvoya Monsieur de Duras avec cette assurance.

[Cependant] il demeure quelques jours à partir de Paris, retardant à me refuser ouvertement mon congé* qu’il eût toutes choses prêtes pour pouvoir déclarer la guerre (comme il l’avait desseigné*) aux huguenots, et par conséquent au roi mon mari. Et pour y trouver un prétexte, on fait courir le bruit que les catholiques se plaignent des avantageuses conditions que l’on avait accordées aux huguenots à la Paix de Sens. Ce murmure et mécontentement des catholiques passe si avant qu’ils viennent à se liguer, à la Cour, par les provinces et par les villes, s’enrôlant et signant, et faisant grand bruit – tacitement du su du roi –, montrant vouloir élire Messieurs de Guise. Il ne se parle d’autre chose à la Cour depuis Paris jusques à Blois, où le roi avait fait convoquer les États, pendant l’ouverture desquels le roi appela mon frère en son cabinet, avec la reine ma mère et quelques-uns de Messieurs de son conseil. Il lui représente de quelle importance était pour son État et pour son autorité la Ligue que les catholiques commençaient, même* s’ils venaient à se faire des chefs, et qu’ils élussent ceux de Guise; qu’il y allait du leur plus que de tout autre, entendant de mon frère et de lui; que les catholiques avaient raison de se plaindre, et que son devoir et sa conscience l’obligeaient à mécontenter plutôt les huguenots que les catholiques; qu’il priait et conjurait mon frère, comme fils de France et bon catholique qu’il était, de le vouloir conseiller et assister en cette affaire, où il y allait du hasard de sa couronne et de la religion catholique. Ajoutant à cela qu’il lui semblait que, pour couper chemin à cette dangereuse Ligue, que lui-même s’en devait faire le chef, et pour montrer combien il avait de zèle à sa religion et les empêcher d’élire d’autres chefs, la signer le premier comme chef, et la faire signer à mon frère, et à tous les princes et seigneurs, gouverneurs et autres ayants charges en son royaume. Mon frère ne put lors que lui offrir le service qu’il devait à Sa Majesté et à la conservation de la religion catholique. Le roi, ayant pris assurance de l’assistance de mon frère en cette occasion – qui était la principale fin où tendait l’artifice de cette Ligue –, soudain fait appeler tous les princes et seigneurs de sa Cour, se fait apporter le rôle* de ladite Ligue, s’y signe le premier comme chef, et y fait signer mon frère et tous les autres qui n’y avaient encore signé.

Le lendemain ils ouvrent les États, ayant pris l’avis de Messieurs les évêques de Lyon, d’Ambrun et de Vienne, et des autres prélats qui étaient à la Cour; qui lui persuadèrent qu’après le serment qu’il avait fait à son sacre, nul serment qu’il pût faire aux hérétiques ne pouvait être valable, ledit serment de son sacre l’affranchissant de toutes les promesses qu’il avait pu faire aux huguenots. Ce qu’ayant prononcé à l’ouverture des États, et ayant déclaré la guerre aux huguenots, il renvoya Génissac, le huguenot qui depuis peu de jours était là de la part du roi mon mari pour avancer mon partement*, avec paroles rudes, pleines de menaces, lui disant qu’il avait donné sa sœur à un catholique, non à un huguenot, que si le roi mon mari avait envie de m’avoir, qu’il se fît catholique.

Toutes sortes de préparatifs à la guerre se font, et ne se parle à la Cour que de guerre; et pour rendre mon frère plus irréconciliable avec les huguenots, le roi le fait chef d’une de ses armées. Génissac m’étant venu dire le rude congé* que le roi lui avait donné, je m’en vais droit au cabinet de la reine ma mère, où le roi était, pour me plaindre de ce qu’il m’avait jusques alors abusée, m’ayant toujours empêchée d’aller trouver le roi mon mari, et ayant feint de partir de Paris pour me conduire à Poitiers pour faire un effet* si contraire. Je lui représentai que je ne m’étais pas mariée pour plaisir ni de ma volonté, que ç’avait été de la volonté et autorité du roi Charles mon frère, de la reine ma mère et de lui; que, puisqu’ils me l’avaient donné, qu’ils ne me pouvaient point empêcher de courre* sa fortune; que j’y voulais aller, que s’ils ne me le permettaient, je me déroberais, et irais de quelque façon que ce fût, au hasard de ma vie. Le roi me répondit: «Il n’est plus temps, ma sœur, de m’importuner de ce congé*. J’avoue ce que vous dites, que j’ai retardé exprès pour vous le refuser du tout; car depuis que le roi de Navarre s’est refait huguenot, je n’ai jamais trouvé bon que vous y allassiez. Ce que nous en faisons, la reine ma mère et moi, c’est pour votre bien. Je veux faire la guerre aux huguenots et exterminer cette misérable religion qui nous a fait tant de mal; et que vous, qui êtes catholique, et qui êtes ma sœur, fussiez entre leurs mains comme otage de moi, il n’y a point d’apparence*. Et qui sait, si pour me faire une indignité irréparable, ils voudraient se venger sur votre vie du mal que je leur ferai? Non, non, vous n’irez point. Et si vous tâchez à vous dérober, comme vous dites, faites état que vous aurez et moi et la reine ma mère pour cruels ennemis; et que nous vous ferons ressentir notre inimitié autant que nous en avons de pouvoir, en quoi vous empirerez la condition du roi votre mari plutôt que de l’amender.»

Je me retirai avec beaucoup de déplaisir de cette cruelle sentence, et prenant avis des principaux* de la Cour, de mes amis et amies, ils me représentent qu’il me serait mal séant de demeurer en une Cour si ennemie du roi mon mari et d’où l’on lui faisait si ouvertement la guerre; et qu’ils me conseillaient, pendant que cette guerre durerait, de me tenir hors de la Cour, même qu’il me serait plus honorable de trouver, s’il était possible, quelque prétexte pour sortir du royaume, ou sous couleur de pèlerinage, ou pour visiter quelqu’un de mes parents. Madame la princesse de La Roche-sur-Yon était de ceux que j’avais assemblés pour prendre leur avis, qui était sur son partement* pour aller aux eaux de Spa. Mon frère aussi y était présent, qui avait amené avec lui Mondoucet, qui avait été agent du roi en Flandre, et, en étant depuis peu revenu, avait représenté au roi combien les Flamands souffraient à regret l’usurpation que l’Espagnol faisait sur les lois de France de la domination et souveraineté de Flandre, que plusieurs seigneurs et communautés de villes l’avaient chargé de lui faire entendre combien ils avaient le cœur français, et que tous lui tendaient les bras. Mondoucet voyant que le roi méprisait cet avis, n’ayant rien en la tête que les huguenots, à qui il voulait faire ressentir le déplaisir qu’ils lui avaient fait d’avoir assisté mon frère, ne lui en parle plus, et s’adresse à mon frère, qui, du vrai naturel de Pyrrus, n’aimait qu’à entreprendre choses grandes et hasardeuses, étant plus né à conquérir qu’à conserver, lequel embrasse soudain cette entreprise, qui lui plaît d’autant plus qu’il voit qu’il ne fait rien d’injuste, voulant seulement r’acquérir à la France ce qui lui était usurpé par l’Espagnol. Mondoucet pour cette cause s’était mis au service de mon frère, qui le renvoyait en Flandre sous couleur d’accompagner Madame la princesse de La Roche-sur-Yon aux eaux de Spa; lequel, voyant que chacun cherchait quelque prétexte apparent* pour me pouvoir tirer hors de France durant cette guerre – qui disait en Savoie, qui disait en Lorraine, qui à Saint-Claude, qui à Notre-Dame-de-Lorette –, dit tous bas à mon frère: «Monsieur, si la reine de Navarre pouvait feindre avoir quelque mal, à quoi les eaux de Spa, où va Madame la princesse de La Roche-sur-Yon, pussent servir, cela viendrait bien à propos pour votre entreprise de Flandre, où elle pourrait faire un beau coup.» Mon frère le trouva fort bon, et fut fort aise de cette ouverture, et s’écria soudain: «O reine, ne cherchez plus! il faut que vous alliez aux eaux de Spa, où va Madame la princesse. Je vous ai vu quelquefois une érésipèle* au bras: il faut que vous disiez que lors les médecins vous l’avaient ordonné, mais que la saison n’y était pas propre, qu’à cette heure c’est leur saison, que vous suppliez le roi vous permettre d’y aller.»

Mon frère ne s’ouvrit pas davantage devant cette compagnie pourquoi il le désirait, à cause que Monsieur le cardinal de Bourbon y était, qui tenait pour le Guisard et l’Espagnol; mais moi, je l’entendis soudain, me doutant bien que c’était pour l’entreprise de Flandre, de quoi Mondoucet nous avait parlé à tous deux. Toute la compagnie fut de cet avis, et Madame la princesse de La Roche-sur-Yon, qui devait y aller, et qui m’aimait fort, en reçut fort grand plaisir, et me promit de m’y accompagner, et de se trouver avec moi quand j’en parlerais à la reine ma mère pour le lui faire trouver bon.

Lendemain, je trouvai la reine seule, et lui représentai le mal et déplaisir que ce m’était de voir le roi mon mari en guerre contre le roi, et de me voir éloignée de lui; que, pendant que cette guerre durerait, il ne m’était honorable ni bienséant de demeurer à la Cour, que si j’y demeurais je ne pourrais éviter de ces deux malheurs l’un: ou que le roi mon mari penserait que j’y fusse pour mon plaisir et que je lui servirais pas comme je devais, ou que le roi prendrait soupçon de moi et croirait que j’avertirais toujours le roi mon mari; que l’un et l’autre me produiraient beaucoup de mal; que je la suppliais de trouver bon que je m’éloignasse de la Cour pour les éviter; qu’il y avait quelque temps que les médecins m’avaient ordonné les eaux de Spa pour l’érésipèle* que j’avais au bras, à quoi depuis si longtemps j’étais sujette, que la saison à cette heure y étant propre, il me semblait que si elle le trouvait bon, que ce voyage était bien à propos pour m’éloigner en cette saison, non seulement de la Cour, mais de France, pour faire connaître au roi mon mari que, ne pouvant être avec lui pour* la défiance du roi, je ne voulais point être au lieu où on lui faisait la guerre; que j’espérais qu’elle, par sa prudence, disposerait les choses avec le temps de telle façon que le roi mon mari obtiendrait une paix du roi et rentrerait en sa bonne grâce; que j’attendrais cette heureuse nouvelle pour, lors, venir prendre congé d’eux pour aller trouver le roi mon mari; et qu’en ce voyage de Spa, Madame la princesse de La Roche-sur-Yon, qui était là présente, me faisait cet honneur de m’accompagner. Elle approuva cette condition, et me dit qu’elle était fort aise que j’eusse pris cet avis; que le mauvais conseil que les évêques avaient donné au roi de ne tenir ses promesses et rompre tout ce qu’elle avait promis et contracté pour lui, lui avait, pour plusieurs considérations, apporté beaucoup de déplaisir (même* voyant que cet impétueux torrent entraînait avec soi et ruinait les plus capables et meilleurs serviteurs que le roi eût en son conseil, car le roi en éloigna quatre ou cinq des plus apparents* et plus anciens), mais qu’entre tout cela, ce qui lui travaillait tant l’esprit était de voir ce que je lui représentais: que je ne pouvais éviter, demeurant à la Cour, l’un de ces deux malheurs, ou que le roi mon mari ne l’aurait agréable et s’en prendrait à moi, ou que le roi entrerait en défiance de moi, pensant que j’avertirais le roi mon mari; qu’elle persuaderait au roi de trouver bon ce voyage – ce qu’elle fit. Et le roi m’en parla sans montrer d’en être en colère, étant assez content de m’avoir pu empêcher d’aller trouver le roi mon mari, qu’il hayait* lors plus que toute chose du monde. Et commande que l’on dépêchât* un courrier à don Juan d’Autriche, qui commandait pour le roi d’Espagne en Flandre, pour le prier de me bailler les passeports nécessaires pour passer librement aux pays de son autorité, parce qu’il fallait bien avant passer dans la Flandre pour aller aux eaux de Spa, qui étaient aux terres de l’évêché de Liège.

Cela résolu, nous nous séparâmes tous à peu de jours de là (lesquels mon frère employa à m’instruire des offices qu’il désirait de moi pour son entreprise de Flandre), le roi et la reine ma mère s’en allant à Poitiers, pour être plus près de l’armée de Monsieur de Mayenne qui assiégeait Brouage, et qui de là devait passer en Gascogne pour faire la guerre au roi mon mari; mon frère s’en allant avec l’autre armée, de quoi il était chef, assiéger Issoire et les autres villes qu’il prit en ce temps-là; moi en Flandre, accompagnée de Madame la princesse de La Roche-sur-Yon, de Madame de Tournon ma dame d’honneur, de Madame de Mouy de Picardie, de Madame la castellane de Milan, de Madamoiselle d’Atrie, de Madamoiselle de Tournon, et de sept ou huit autres filles; et d’hommes, [de] Monsieur le cardinal de Lenoncourt, de Monsieur l’évêque de Langres, de Monsieur de Mouy, seigneur de Picardie, maintenant beau-père d’un frère de la reine Louise nommé le comte de Chaligny, et de mes premiers maîtres d’hôtel et de mes premiers écuyers, et autres gentilshommes de ma Maison. Cette compagnie plut tant aux étrangers qui la virent, et la trouvèrent si leste*, qu’ils en eurent en beaucoup plus d’admiration la France. J’allais en une litière faite à piliers, doublée de velours incarnadin* d’Espagne, faite en broderie d’or et de soie nuée*, à devise (cette litière toute vitrée et les vitres toutes faites à devises y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol et italien, sur le soleil et ses effets), laquelle était suivie de la litière de Madame de La Roche-sur-Yon et de celle de Madame de Tournon ma dame d’honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrosses ou chariots où allait le reste des dames et filles d’elles et de moi.

Je passai par la Picardie, où les villes avaient commandement du roi de me recevoir selon [ce] que j’avais cet honneur de lui être, qui, en passant, me firent tout l’honneur que j’eusse pu désirer. Étant arrivée au Catelet, qui est un fort à trois lieues de la frontière de Cambrésis, l’évêque de Cambrai (qui était lors terre de l’Église et pays souverain), qui ne reconnaissait le roi d’Espagne que pour protecteur, m’envoya un gentilhomme pour savoir l’heure à laquelle je partirais, pour venir au devant de moi jusques à l’entrée de ses terres, où je le trouvai très bien accompagné, mais de gens qui avaient les habits et l’apparence de vrais Flamands, comme ils sont fort grossiers* en ce quartier-là. L’évêque était de la Maison de Barlemont, une des principales de Flandre, mais qui avait le cœur espagnol, comme ils ont montré, ayant été ceux qui ont le plus assisté don Juan. Il ne laissa de me recevoir avec beaucoup d’honneur, et non moins de cérémonies espagnoles. Je trouvai cette ville de Cambrai, bien qu’elle ne fût bâtie de si bonne étoffe que les nôtres de France, beaucoup plus agréable, pour y être les rues et places beaucoup mieux proportionnées et disposées comme elles sont, et les églises très grandes et belles, ornement commun à toutes les villes de Flandre. Ce que je reconnus en cette ville [digne] d’estime et de remarque fut la citadelle, des plus belles et des mieux achevées de la chrétienté – ce que depuis elle fit bien éprouver aux Espagnols, étant sous l’obéissance de mon frère. Un honnête homme, nommé Monsieur d’Inchy, en était lors gouverneur, lequel en grâce, en apparence*, et en toutes belles parties requises à un parfait cavalier, n’en devait rien à nos plus parfaits courtisans, ne participant nullement de cette naturelle rusticité qui semble être propre aux Flamands. L’évêque nous fit festin et nous donnant après souper* le plaisir du bal, où il fit venir toutes les dames de la ville; auquel ne se trouvant (s’étant retiré soudain après souper*, pour être, comme j’ai dit, d’humeur cérémonieuse espagnole), Monsieur d’Inchy étant le plus apparent* de sa troupe, il le laissa pour m’entretenir durant le bal, et pour après me mener à la collation de confitures – imprudemment, ce me semble, vu qu’il avait la charge de sa citadelle. J’en parle trop savante à mes dépens, pour avoir plus appris que je n’en désirais comme il se faut comporter à la garde d’une place forte.

La souvenance de mon frère ne me partant jamais de l’esprit, pour n’affectionner rien tant, je me ressouvins lors des instructions qu’il m’avait données. Et voyant la belle occasion qui m’était offerte pour lui faire un bon service en son entreprise de Flandre, cette ville de Cambrai et cette citadelle en étant comme la clef, je ne la laissai perdre, et employai tout ce que Dieu m’avait donné d’esprit à rendre Monsieur d’Inchy affectionné à la France, et particulièrement à mon frère. Dieu permit qu’il me réussît si bien que, se plaisant à mon discours, il délibéra de me voir le plus longtemps qu’il pourrait, et de m’accompagner tant que je serais en Flandre. Et pour cet effet, demanda congé* à son maître de venir avec moi jusques à Namur, où don Juan d’Autriche m’attendait, disant qu’il désirait de voir les triomphes de cette réception. Ce Flamand espagnolisé fut néanmoins si mal avisé de le lui permettre… Pendant ce voyage, qui dura dix ou douze jours, il me parla le plus souvent qu’il pouvait, montrant ouvertement qu’il avait le cœur tout français, et qu’il ne respirait que l’heur d’avoir un si brave prince que mon frère pour maître et seigneur, méprisant la sujétion et domination de son évêque, qui, bien qu’il fût son souverain, n’était que gentilhomme comme lui (mais beaucoup son inférieur aux qualités et grâces de l’esprit et du corps).

Partant de Cambrai, j’allai coucher à Valenciennes, terre de Flandre, où Monsieur le comte de Lalain, Monsieur de Montigny son frère, et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes jusques au nombre de deux ou trois cents, vinrent au devant de moi pour me recevoir au sortir des terres de Cambrésis, jusques où l’évêque de Cambrai m’avait conduite. Étant arrivée à Valenciennes, ville qui cède en force à Cambrai, et non en l’ornement des belles places et belles églises (où les fontaines et les horloges, avec industrie propre aux Allemands, ne donnaient peu de merveille* à nos Français, ne leur étant commun de voir des horloges représenter une agréable musique de voix, avec autant de sortes de personnages que le petit château que l’on allait voir pour chose rare au faubourg Saint-Germain), Monsieur le comte de Lalain, cette ville étant de son gouvernement, fit festin aux seigneurs et gentilshommes de ma troupe, remettant à Mons à traiter* les dames; où sa femme, sa belle-sœur Madame d’Havrec, et toutes les plus apparentes* et galantes dames m’attendaient pour me recevoir, [et] où le comte et toute sa troupe me conduisit le lendemain. Il se disait parent du roi mon mari, et était personne de grande autorité et de grands moyens, auquel la domination d’Espagne avait toujours été odieuse, en étant très offensé depuis la mort du comte d’Egmont, qui lui était proche parent. Et bien qu’il eût maintenu son gouvernement sans être entré en la ligue du prince d’Orange ni des huguenots, étant seigneur très catholique, il n’avait néanmoins jamais voulu voir don Juan, ni permettre que lui ni aucun de la part de l’Espagnol entrât en son gouvernement – don Juan ne l’ayant osé forcer de faire au contraire, craignant, s’il l’attaquait, de faire joindre la ligue des catholiques de Flandre (que l’on nomme la ligue des États), à celle du prince d’Orange et des huguenots, prévoyant bien que cela lui donnerait autant de peine comme*, depuis, ceux qui ont été pour le roi d’Espagne l’ont éprouvé.

Le comte de Lalain, étant tel, ne pouvait assez faire de démonstration du plaisir qu’il avait de me voir là; et quand son prince naturel y eut été, il ne l’eût pu recevoir avec plus d’honneur et de démonstration de bienveillance et d’affection. Arrivant à Mons à la maison du comte de Lalain, où il me fit loger, je trouvai à la Cour la comtesse de Lalain sa femme, avec bien quatre-vingts ou cent dames du pays ou de la ville, de qui je fus reçue non comme une princesse étrangère, mais comme si j’eusse été leur naturelle dame, le naturel des Flamandes étant d’être privées*, familières et joyeuses, [et] la comtesse de Lalain tenant ce naturel, mais ayant davantage un esprit grand et élevé, de quoi elle ne ressemblait moins à votre cousine que du visage et de la façon. Ce que [qui] soudain me donna soudain assurance qu’il me serait aisé de faire amitié avec elle, qui pourrait apporter de l’utilité à l’avancement du dessein de mon frère en Flandre, cette honnête femme possédant du tout son mari. Passant cette journée à entretenir toutes ces dames, je me rends principalement familière de la comtesse de Lalain, et le jour même nous contractons une étroite amitié.

L’heure du souper* venue, nous allons au festin et au bal, que le comte de Lalain continua tant que je fus à Mons; qui fut plus que je ne pensais, estimant devoir partir dès le lendemain, mais cette honnête femme me contraignit de passer une semaine avec eux, ce que je ne voulais faire, craignant de les incommoder, mais il ne me fut possible de le persuader à son mari ni à elle, qui encore à toute force me laissèrent partir au bout de huit jours. Vivant avec telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher fort tard, et y eût demeuré davantage, mais elle faisait chose peu commune à personne de telle qualité, ce qui toutefois témoigne une nature accompagnée d’une grande bonté: elle nourrissait son petit fils de son lait. De sorte qu’étant le lendemain au festin, assise tout auprès de moi à la table, qui est le lieu où tous ceux de ce pays-là se communiquent avec plus* de franchise, [moi] n’ayant l’esprit bandé qu’à mon but, qui n’était que d’avancer le dessein de mon frère, elle, parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec une robille* à l’espagnole de toile d’or noire avec des bandes de broderie de canetille* d’or et d’argent, et un pourpoint de toile d’argent blanche en broderie d’or avec des gros boutons de diamants, habit approprié à l’office de nourrice, l’on lui apporta à la table son petit fils, emmailloté aussi richement qu’était vêtue la nourrice, pour lui donner à téter. Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se déboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eût été tenu à incivilité à quelque autre; mais elle le faisait avec tant de grâce et de naïveté (comme toutes ses actions en étaient accompagnées) qu’elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir.

Les tables levées, le bal commença à la salle même où nous étions, qui était grande et belle, où étant assises l’une auprès de l’autre, je lui dis [qu’]encore que le contentement que je recevais lors en cette compagnie se pût mettre au nombre de ceux qui m’en avaient plus* fait ressentir, que je souhaitais presque ne l’avoir point reçu, pour le déplaisir que je recevrais, partant d’avec elle, de voir que la Fortune nous tiendrait pour jamais privées du plaisir de nous voir ensemble; que je tenais pour un des malheurs de ma vie que le ciel ne nous eût fait naître, elle et moi, d’une même patrie. Ce que je disais pour la faire entrer aux discours qui pouvaient servir au dessein de mon frère. Elle me répondit: «Ce pays a été autrefois de France, et à cette cause l’on y plaide encore en français; et cette affection naturelle n’est pas encore sortie du cœur de la plupart de nous. Pour moi, je n’ai plus autre chose en l’âme, depuis avoir eu cet honneur de vous voir. Ce pays a été autrefois très affectionné à la Maison d’Autriche, mais cette affection nous a été arrachée en la mort du comte d’Egmont, de Monsieur d’Hornes, de Monsieur de Montigny, et des autres seigneurs qui furent lors défaits, qui étaient nos proches parents et appartenant à la plupart de la noblesse de ce pays. Nous n’avons rien de plus odieux que la domination de ces Espagnols, et ne souhaitons rien tant que de nous délivrer de leur tyrannie; et ne savons toutefois comme y procéder, pour ce que ce pays est divisé à cause des différentes religions. Si nous étions tous unis, nous aurions bientôt jeté l’Espagnol dehors; mais cette division nous rend trop faibles. Plût à Dieu qu’il prît envie au roi de France, votre frère, de r’acquérir ce pays, qui est sien d’ancienneté! Nous lui tendrions tous les bras.»

Elle ne me disait ceci à l’improviste, mais préméditément, pour trouver du côté de la France, quelque remède à leurs maux. Moi, me voyant le chemin ouvert à ce que je désirais, je lui répondis: «Le roi de France mon frère n’est d’humeur pour entreprendre des guerres étrangères, même* ayant en son royaume le parti des huguenots, qui est si fort que cela l’empêchera toujours de rien entreprendre dehors. Mais mon frère, Monsieur d’Alençon, qui ne doit rien en valeur, prudence et bonté, aux rois mes père et frères, entendrait bien à cette entreprise, et n’aurait moins de moyens que le roi de France mon frère de vous y secourir. Il est nourri* aux armes et estimé un des meilleurs capitaines de notre temps, étant même à cette heure commandant l’armée du roi contre les huguenots, avec laquelle il a pris, depuis que je suis partie, sur eux, une très forte ville nommée Issoire, et quelques autres. Vous ne sauriez appeler prince de qui le secours vous soit plus utile, pour vous être si voisin, et avoir si grand royaume que celui de France à sa dévotion, duquel il peut tirer et moyens et toutes commodités nécessaires à cette guerre. Et s’il recevait ce bon office de Monsieur le comte votre mari, vous vous pouvez assurer qu’il aurait telle part à sa fortune qu’il voudrait, mon frère étant d’un naturel doux, non ingrat, qui ne se plaît qu’à reconnaître un service ou un bon office reçu. Il honore et chérit les gens d’honneur et de valeur, aussi est-il suivi de tout ce qui est de meilleur en France. Je crois que l’on traitera bientôt d’une paix en France avec les huguenots, et qu’à mon retour en France je la pourrai trouver faite. Si Monsieur le comte votre mari est en ceci de même opinion que vous et de même volonté, qu’il avise s’il veut que j’y dispose mon frère, et je m’assure que ce pays, et votre Maison en particulier, en recevra toute félicité. Si mon frère s’établissait par votre moyen ici, vous pourriez croire que vous m’y trouveriez souvent, étant notre amitié telle qu’il n’y en eût jamais, de frère à sœur, si parfaite.» Elle reçoit avec beaucoup de contentement cette ouverture, et me dit qu’elle ne m’avait pas parlé de cette façon à l’aventure, mais, voyant l’honneur que je lui faisais de l’aimer, elle avait bien résolu de ne me laisser partir de là qu’elle ne me découvrît l’état auquel ils étaient, et qu’ils ne me requissent de leur apporter du côté de France quelque remède pour les affranchir de la crainte où ils vivaient, de se voir en une perpétuelle guerre ou réduits sous la tyrannie espagnole; me priant que je trouvasse bon qu’elle découvrît à son mari tous les propos que nous avions eus, et qu’ils m’en pussent parler le lendemain tous deux ensemble – ce que je trouvai très bon. Nous passâmes cette après-dînée* en tels discours, et en tous autres que je pensais servir à ce dessein, à quoi je voyais qu’elle prenait un grand plaisir.

Le bal étant fini, nous allâmes ouïr vêpres aux chanoinesses, qui est un ordre de quoi nous n’avons point en France. Ce sont toutes damoiselles que l’on y met petites pour faire profiter leur mariage jusques à ce qu’elles soient en âge de se marier. Elle ne logent pas en dortoir, mais en maisons séparées, toutefois toutes dans un enclos, comme les chanoines; et en chaque maison il y en a trois ou quatre, [ou] cinq ou six jeunes avec une vieille, desquelles vieilles il y en a quelque nombre qui ne se marient point, ni aussi l’abbesse. Elles portent seulement l’habit de religion le matin au service de l’église, et l’après-dînée* à vêpres; et soudain que le service est fait, elles quittent l’habit, et s’habillent comme les autres filles à marier, allant par les festins et par les bals librement comme les autres – de sorte qu’elles s’habillent quatre fois le jour. Elle se trouvèrent tous les jours au festin et au bal, et y dansèrent d’ordinaire.

Il tardait à la comtesse de Lalain que le soir ne fût venu pour faire entendre à son mari le bon commencement qu’elle avait donné à leurs affaires. Ce qu’ayant fait la nuit suivante, le lendemain elle m’amène son mari, qui, me faisant un grand discours des justes occasions qu’il avait de s’affranchir de la tyrannie de l’Espagnol (en quoi il ne pensait point entreprendre contre son prince naturel, sachant que la souveraineté de la Flandre appartenait au roi de France), me représente les moyens qu’il y avait d’établir mon frère en Flandre, ayant tout le Hainaut à sa dévotion, qui s’étendait jusques bien près de Bruxelles. Il n’était en peine que du Cambrésis, qui était entre la Flandre et le Hainaut, me disant qu’il serait bon de gagner Monsieur d’Inchy, qui était encore là avec moi. Je ne lui voulais découvrir la parole que j’avais de Monsieur d’Inchy, mais lui dis que je le priais lui-même de s’y employer, ce qu’il pourrait mieux faire que moi, étant son voisin et ami. Et lui ayant assuré de l’état qu’il pouvait faire de l’amitié et bienveillance de mon frère, à la fortune duquel il participerait [avec] autant de grandeur et d’autorité que méritait un si grand et si signalé service reçu de personne de sa qualité, nous résolûmes qu’à mon retour je m’arrêterais chez moi à La Fère, où mon frère viendrait, et que là, Monsieur de Montigny, frère du comte de Lalain, viendrait traiter avec mon frère de cet affaire.

Pendant que je fus là, je le confirmai et fortifiai toujours en cette volonté, à quoi sa femme apportait non moins d’affection que moi. Le jour venu qu’il me fallait partir de cette belle compagnie de Mons, ce ne fut sans réciproque regret, et de toutes les dames flamandes et de moi, et surtout de la comtesse de Lalain, pour l’amitié très grande qu’elle m’avait vouée. Et me faisant promettre qu’à mon retour je passerais par là, je lui donnai un carcan de pierreries, et à son mari un cordon et enseigne de pierreries, qui furent estimés de grande valeur, mais beaucoup chéris d’eux pour partir de la main d’une personne qu’ils aimaient comme moi. Toutes les dames demeurèrent là, fors Madame d’Havrec qui vint à Namur, où j’allais coucher ce jour-là; où son mari et son beau-frère Monsieur le duc d’Arschot étaient, y ayant toujours demeuré depuis la paix entre le roi d’Espagne et les États de Flandre. Car bien qu’ils fussent du parti des états, le duc d’Arschot, en vieil courtisan des plus galants qui fussent de la Cour du roi Philippe du temps qu’il était en Flandre et en Angleterre, se plaisait toujours à la Cour auprès des grands*. Le comte de Lalain avec toute la noblesse me conduisit le plus avant qu’il pût, bien deux lieues hors de son gouvernement, et jusques à tant que l’on vît paraître la troupe de don Juan. Lors il prit congé de moi, pour ce, comme j’ai dit, qu’ils ne se voyaient point. Monsieur d’Inchy seulement vint avec moi, pour être son maître l’évêque de Cambrai du parti d’Espagne.

Cette belle et grande troupe s’en étant retournée, ayant fait peu de chemin, je trouvai don Juan d’Autriche accompagné de force estafiers, mais seulement de vingt ou trente chevaux, ayant avec lui de seigneurs le duc d’Arschot, Monsieur d’Havrec, le marquis de Varembon et le jeune Balençon, gouverneur pour le roi d’Espagne du comté de Bourgogne, qui, galants et honnêtes hommes, étaient venus en poste* pour se trouver là à mon passage. Des domestiques de don Juan, n’y en avait de nom ni d’apparence* qu’un Ludovic de Gonzague, qui se disait parent du duc de Mantoue. Le reste était de petites gens de mauvaise mine, n’y ayant nulle noblesse de Flandre. Il mit pied à terre pour me saluer dans ma litière, qui était relevée et toute ouverte. Je le saluai à la française, lui, le duc d’Arschot et Monsieur d’Havrec. Après quelques honnêtes paroles, il remonta à cheval, parlant toujours à moi jusques à la ville, où nous ne pûmes arriver qu’il ne fût soir, pour ne m’avoir les dames de Mons permis partir que le plus tard qu’ils [elles] purent, même* m’ayant amusée dans ma litière plus d’une heure à la considérer, prenant un extrême plaisir à se faire donner l’intelligence des devises. L’ordre toutefois fut si beau à Namur (comme les Espagnols sont excellents en cela), et la ville se trouva si éclaircie, que les fenêtres et boutiques étant pleines de lumière, l’on voyait luire un nouveau jour.

Ce soir[-là], don Juan fit servir et moi et mes gens dans les logis et les chambres, estimant qu’après une longue journée il n’était raisonnable de nous incommoder d’aller à un festin. La maison où il me logea était accommodée pour me recevoir, où l’on avait trouvé moyen d’y faire une belle et grande salle, et un appartement pour moi de chambres et de cabinets, le tout tendu des plus beaux, riches et superbes meubles* que je pense jamais avoir vus, étant toutes les tapisseries de velours ou de satin, avec de grosses colonnes faites de toile d’argent, couvertes de broderies, de gros cordons et de godrons de broderies d’or, élevés de la plus riche et belle façon qui se pût voir; et au milieu de ces colonnes, des grands personnages habillés à l’antique et faits de la même broderie. Monsieur le cardinal de Lenoncourt, qui avait l’esprit curieux et délicat, s’étant rendu familier du duc d’Arschot (vieil courtisan, comme j’ai dit, d’humeur galante et belle, tout l’honneur certes de la troupe de don Juan), considérant un jour que nous fûmes là ces magnificences et superbes meubles*, lui dit: «Ces meubles* me semblent plutôt être d’un grand roi que d’un jeune prince à marier, tel qu’est le seigneur don Juan.» Le duc d’Arschot lui répondit: «Ils ont été faits, aussi, de fortune, et non de prévoyance ni d’abondance, les étoffes lui en ayant été envoyées par un pacha du Grand Seigneur, duquel, en la notable victoire qu’il eût contre le Turc, il avait eu pour prisonniers les enfants; et le seigneur don Juan lui ayant fait courtoisie de les lui renvoyer sans rançon, le pacha, pour revanche, lui fit présent d’un grand nombre d’étoffes de soie, d’or et d’argent, qui, lui arrivant étant à Milan où l’on approprie mieux telles choses, il en fit faire les tapisseries que vous voyez; où, pour la souvenance de la glorieuse façon de quoi il les avait acquises, il fit faire le lit et la tente de la chambre de la reine en broderies représentant la glorieuse victoire de la bataille navale qu’il avait gagnée sur les Turcs.»

Le matin étant venu, don Juan nous fit ouïr une messe à la façon d’Espagne, avec musique, violons et cornets. Et allant de là au festin de la grande salle, nous dînâmes* lui et moi seuls en une table, la table du festin où étaient les dames et seigneurs éloignée trois pas de la nôtre, où Madame d’Havrec faisait l’honneur de la maison pour don Juan, lui se faisant donner à boire à genoux par Ludovic de Gonzague. Les tables levées, le bal commença, qui dura toute l’après-dînée*. Le soir se passe de cette façon, don Juan parlant toujours à moi, et me disant souvent qu’il voyait en moi la ressemblance de la reine sa signora, qui était la feue reine ma sœur, qu’il avait beaucoup honorée, me témoignant, par tout l’honneur et courtoisie qu’il pouvait faire à moi et à toute ma troupe, qu’il recevait très grand plaisir de me voir là. Les bateaux où je devais aller par la rivière de Meuse jusques au Liège ne pouvant être si tôt prêts, je fus contrainte de séjourner le lendemain; où ayant passé toute la matinée comme le jour devant, l’après-dînée*, nous mettant dans un très beau bateau sur la rivière, environné d’autres bateaux pleins de hautbois, cornets et violons, nous abordâmes en une île où don Juan avait fait apprêter le festin dans une salle* faite exprès de lierre, accommodée de cabinets autour, remplis de musique et hautbois et [autres] instruments, qui dura tout le long du souper*. Les tables levées, le bal ayant duré quelques heures, nous nous en retournâmes dans le même bateau qui nous avait conduits jusques là, et lequel don Juan m’avait fait préparer pour mon voyage.

Le matin, [moi] voulant partir, don Juan m’accompagne jusques dans le bateau, et après un honnête et courtois adieu, il me baille pour m’accompagner jusques à Huy où j’allais coucher, première ville de l’évêque du Liège, Monsieur et Madame d’Havrec. Don Juan sorti, Monsieur d’Inchy demeure là le dernier dans le bateau, qui, n’ayant congé* de son maître de me conduire plus loin, prend congé de moi avec autant de regrets que de protestations d’être à jamais serviteur de mon frère et de moi. La Fortune envieuse et traître ne pouvant supporter la gloire d’une si heureuse fortune qui m’avait accompagnée jusques là en ce voyage, me donne [alors] deux sinistres augures des traverses* que, pour contenter son envie, elle me préparait à mon retour. Dont le premier fut que, soudain que le bateau commença à s’éloigner du bord, Madamoiselle de Tournon, fille de Madame de Tournon ma dame d’honneur, damoiselle très vertueuse, et accompagnée des grâces que j’aimais fort, prend un mal si étrange que tout soudain il la met aux hauts cris pour la violente douleur qu’elle ressentait, qui provenait d’un serrement de cœur qui fut tel, que les médecins n’eurent jamais moyen d’empêcher que, peu de jours après que je fus arrivée au Liège, la mort ne la ravît; j’en dirai la funeste histoire en son lieu, pour être remarquable. L’autre est qu’arrivant à Huy, ville située sur le pendant d’une montagne dont les plus bas logis mouillaient le pied dans l’eau, il s’émut un torrent si impétueux, descendant des ravages d’eau de la montagne en la rivière, que, la grossissant tout d’un coup comme notre bateau arrivait, nous n’eûmes presque loisir de sauter à terre, et courant tant que nous pûmes pour gagner le haut de la montagne, que la rivière fut aussi tôt que nous à la plus haute rue, auprès de mon logis qui était le plus haut. Où il nous fallut contenter ce soir[-là] de ce que le maître de la maison pouvait avoir, n’ayant moyen de pouvoir tirer des bateaux ni mes gens ni mes hardes, ni moins d’aller par la ville, qui était comme submergée dans ce déluge, [et] duquel elle ne fut avec moins de merveille* délivrée que saisie; car au point du jour, l’eau était toute retirée et remise en son lieu naturel.

Partant*, Monsieur et Madame d’Havrec s’en retournèrent à Namur trouver don Juan, et moi je me remis dans mon bateau pour aller ce jour-là coucher au Liège, où l’évêque qui en est seigneur me reçut avec tout l’honneur et démonstration de bonne volonté qu’une personne courtoise et bien affectionnée peut témoigner. C’était un seigneur accompagné de beaucoup de vertus, de prudence, de bonté, et qui parlait bien français, agréable de sa personne, honorable, magnifique et de compagnie fort agréable, accompagné d’un chapitre et plusieurs chanoines, tous fils de ducs, comtes, et grands seigneurs d’Allemagne (pour ce que cet évêché, qui est un État souverain de grand revenu, d’assez grande étendue, rempli de beaucoup de bonnes villes, s’obtient par élection, et faut qu’ils demeurent un an résidants et qu’ils soient nobles pour y être reçus chanoines). La ville est plus grande que Lyon, et est presque en même assiette (la rivière de Meuse passant au milieu), très bien bâtie, n’y ayant maison de chanoine qui ne paraisse un beau palais, les rues grandes et larges, les places belles, accompagnées de très belles fontaines, les églises ornées de tant de marbre (qui se tire près de là) qu’elles en paraissent toutes [construites], les horloges (faites avec l’industrie d’Allemagne) chantant et représentant toutes sortes de musique et de personnages. L’évêque, m’ayant reçue sortant de mon bateau, me conduisit en son plus beau palais, d’où il s’était délogé pour me loger, qui est, pour une maison de ville, le plus beau et le plus commode palais qui se puisse voir, ayant plusieurs galeries, jardins, fontaines – le tout tant peint, tant doré, accommodé avec tant de marbre, qu’il n’y a rien de plus magnifique ni plus délicieux.

Les eaux de Spa n’étant qu’à trois ou quatre lieues de là, n’y ayant auprès qu’un petit village de trois ou quatre méchantes petites maisons, Madame la princesse de La Roche-sur-Yon fut conseillée par les médecins de demeurer au Liège et d’y faire apporter son eau, l’assurant qu’elle aurait autant de force et de vertu étant portée la nuit, avant que le soleil fût levé; de quoi je fus fort aise, pour faire notre séjour en lieu plus commode et en si bonne compagnie. Car outre celle de Sa Grâce (ainsi appelle-t-on l’évêque de Liège, comme on appelle un roi Sa Majesté et un prince Son Altesse), le bruit ayant couru que je passais par là, plusieurs seigneurs et dames d’Allemagne y étaient venus pour me voir, et entre autres Madame la comtesse d’Arenberg, qui est celle qui avait eu l’honneur de conduire la reine Élisabeth à ses noces à Mézières lorsqu’elle vint épouser le roi Charles mon frère, et sa sœur aînée au roi d’Espagne son mari, femme qui était tenue en grande estime de l’impératrice, de l’empereur et de tous les princes chrétiens; sa sœur Madame la Landgrave, Madame d’Arenberg sa fille, Monsieur d’Arenberg son fils, très honnête et galant homme, vive image de son père, qui amenant le secours d’Espagne au roi Charles mon frère, s’en retourna avec beaucoup d’honneur et de réputation.

Cette arrivée, toute pleine d’honneur et de joie, eût été encore plus agréable sans le malheur de la mort qui arriva à Madamoiselle de Tournon, de qui l’histoire étant si remarquable, je ne puis omettre à la raconter, faisant cette digression à mon discours. Madame de Tournon, qui était lors ma dame d’honneur, avait plusieurs filles, desquelles l’aînée avait épousé Monsieur de Balençon, gouverneur pour le roi d’Espagne au comté de Bourgogne; et s’en allant à son ménage, [celle-ci] pria sa mère Madame de Tournon de lui bailler sa sœur Madamoiselle de Tournon, pour la nourrir* avec elle et lui tenir compagnie en ce pays où elle était éloignée de tous ses parents. Sa mère lui accorde. Et y ayant demeuré quelques années en se faisant agréable et aimable (car elle était plus que belle, sa principale beauté étant la vertu et la grâce), Monsieur le marquis de Varembon, de quoi j’ai parlé ci-devant, lequel était lors destiné à être d’Église, demeurant avec son frère Monsieur de Balençon en même maison, devint, par l’ordinaire fréquentation qu’il avait avec Madamoiselle de Tournon, fort amoureux d’elle; et n’étant point obligé à l’Église, il désire l’épouser. Il en parle aux parents d’elle et de lui. Ceux du côté d’elle le trouvent bon; mais son frère Monsieur de Balençon, estimant lui être plus utile qu’il fût d’Église, fait tant qu’il empêche cela, s’opiniâtrant à lui faire prendre la robe longue. Madame de Tournon, très sage et très prudente femme, s’offensant de cela, ôte sa fille Madamoiselle de Tournon d’avec sa sœur Madame de Balençon, et la reprend avec elle. Et comme elle était femme un peu terrible et rude, sans avoir égard que cette fille était grande et méritait un plus doux traitement, elle la gourmande et la crie sans cesse, ne lui laissant presque jamais l’œil sec, bien qu’elle ne fît nulle action qui ne fût très louable – mais c’était la sévérité naturelle de sa mère.

Elle, ne souhaitant que de se voir hors de cette tyrannie, reçut une extrême joie quand elle vit que j’allais en Flandre, pensant bien que le marquis de Varembon s’y trouverait, comme il fit, et qu’étant lors en état de se marier, ayant du tout quitté la robe longue, il la demanderait à sa mère, et que par le moyen de ce mariage elle se trouverait délivrée des rigueurs de sa mère. À Namur, le marquis de Varembon et le jeune Balençon son frère s’y trouvèrent, comme j’ai dit. Le jeune de Balençon, qui n’était pas (de beaucoup) si agréable que l’autre, accoste cette fille, la recherche*; et le marquis de Varembon, tant que nous fûmes à Namur, ne fait pas seulement semblant de la connaître… Le dépit, le regret, l’ennui* lui serrent tellement le cœur – elle s’étant contrainte de faire bonne mine tant qu’il fut présent, sans montrer de s’en soucier – soudain qu’ils furent hors du bateau où ils nous dirent adieu, qu’elle se trouve tellement saisie qu’elle ne pût plus respirer qu’en criant, et avec des douleurs mortelles. N’ayant nulle autre cause de son mal, la jeunesse combat huit ou dix jours la Mort, qui, armée du dépit, se rend enfin victorieuse, la ravissant à sa mère et à moi, qui n’en fîmes moins de deuil l’une que l’autre. Car sa mère, bien qu’elle fût fort rude, l’aimait uniquement*.

Ses funérailles étant commandées, les plus honorables qu’il se pouvait faire – pour être de grande maison comme elle était, même* appartenant à la reine ma mère –, le jour venu de son enterrement, l’on ordonne quatre gentilshommes des miens pour porter le corps, l’un desquels était La Bussière, qui l’avait durant sa vie passionnément adorée sans le lui avoir osé découvrir, pour la vertu qu’il connaissait en elle et pour l’inégalité, qui lors allait portant ce mortel faix et mourant autant de fois de sa mort qu’il était mort de son amour. Ce funeste convoi étant au milieu de la rue qui allait à la grande église, le marquis de Varembon, coupable de ce triste accident, quelques jours après mon partement* de Namur s’étant repenti de sa cruauté, et son ancienne flamme s’étant de nouveau rallumée (ô étrange fait!) par l’absence, qui par la présence n’avait pu être émue, se résout de la venir demander à sa mère, se confiant peut-être à la bonne fortune qui l’accompagne d’être aimé de toutes celles qu’il recherche* – comme il lui a paru depuis peu en une grande, qu’il a épousée contre la volonté de ses parents. Et se promettant que la faute lui serait aisément pardonnée de sa maîtresse*, répétant souvent ces mots italiens che la forza d’amore non risguarda al delitto, prie don Juan lui donner une commission* vers moi; et venant en diligence*, il arrive justement sur le point que ce corps, aussi malheureux qu’innocent et glorieux en sa virginité, était au milieu de cette rue. La presse de cette pompe l’empêche de passer. Il regarde que c’est. Il avise de loin, au milieu d’une grande et triste troupe de personnes en deuil, un drap blanc couvert de chapeaux de fleurs. Il demande que c’est. Quelqu’un de la ville lui répond que c’était un enterrement. Lui, trop* curieux s’avance jusques au premier du convoi et importunément presse de lui dire de qui c’est. Ô mortelle réponse! L’Amour ainsi vengeur de l’ingrate inconstance veut faire éprouver à son âme ce que, par son dédaigneux oubli, il a fait souffrir au corps de sa maîtresse*: les traits de la Mort. Cet ignorant qu’il pressait lui répond que c’était Mademoiselle de Tournon. À ce mot, il se pâme et tombe de cheval, il le faut emporter en un logis comme mort. Voulant plus justement, en cette extrémité, lui rendre l’union en la mort que trop tard en la vie il lui avait accordée, son âme, que je crois, allant dans le tombeau requérir pardon à celle que son dédaigneux oubli y avait mise, le laissa quelque temps sans aucune apparence de vie; d’où étant revenu, l’anima de nouveau pour lui faire éprouver la Mort qui, d’une seule fois, n’eût assez puni son ingratitude.

Ce triste office étant achevé, me voyant en une compagnie étrangère, je ne voulais l’ennuyer de la tristesse que je ressentais de la perte d’une si honnête fille. Et étant conviée ou par l’évêque (dit Sa Grâce), ou par ses chanoines, d’aller en festins en diverses maisons et divers jardins, comme il y en a dans la ville et dehors de très beaux, j’y allai tous les jours, accompagnée de l’évêque et [des] dames et seigneurs étrangers, comme j’ai dit, lesquels venaient tous les matins en ma chambre pour m’accompagner au jardin où j’allais pour prendre mon eau. Car il faut la prendre en pourmenant*. Et bien que le médecin qui me l’avait ordonnée était mon frère, elle ne laissa toutefois de me faire [du] bien, ayant depuis demeuré six ou sept ans sans me sentir de l’érésipèle* de mon bras… Partant de là, nous passions la journée ensemble, allant dîner* à quelque festin, où après le bal nous allions à vêpres en quelque religion*, et après souper* se passait de même, au bal ou dessus l’eau avec la musique.

Six semaines s’écoulèrent de la façon, qui est le temps ordinaire que l’on a accoutumé de prendre des eaux, et qui était ordonné à Madame la princesse de La Roche-sur-Yon. Voulant partir pour revenir en France, Madame d’Havrec arriva, qui s’en allait retrouver son mari en Lorraine, qui nous dit l’étrange changement qui était arrivé à Namur et en tout ce pays-là depuis mon passage: que le jour même que je partis de Namur, don Juan sortant de son bateau, montant à cheval, prenant prétexte de vouloir aller à la chasse, passa devant la porte du château de Namur, lequel il ne tenait encore, et feignant par occasion, s’étant trouvé devant la porte, de vouloir entrer pour le voir, s’en était saisi, et en avait tiré le capitaine que les États y tenaient (contre la convention qu’il avait avec les États), et outre ce s’était saisi du duc d’Arschot, de Monsieur d’Havrec et d’elle; toutefois, qu’après plusieurs remontrances et prières, avait laissé aller son beau-frère et son mari, la retenant, elle, jusques alors, pour lui servir d’otage de leurs déportements*; que tout le pays était en feu et en armes.

Il y avait trois partis: celui des États, qui était des catholiques de Flandre; celui du prince d’Orange et des huguenots, qui n’étaient qu’un; et celui d’Espagne, où commandait don Juan. Me voyant tellement embarquée qu’il fallait que je passasse entre les mains des uns et des autres, et mon frère m’ayant envoyé un gentilhomme nommé Lescar, par lequel il m’écrivait que, depuis mon partement* de la Cour, Dieu lui avait fait la grâce de si bien servir le roi en la charge de l’armée qui lui avait été commise, qu’il avait pris toutes les villes qu’il lui avait commandé d’attaquer, et chassé tous les huguenots de toutes les provinces pour lesquelles son armée était destinée; qu’il était revenu à la Cour à Poitiers, où le roi était pendant le siège de Brouage pour être plus près pour secourir l’armée de Monsieur de Mayenne de ce qui lui serait nécessaire; [mais] que, comme la Cour est un Protée qui change de forme à toute heure, y arrivant toujours des nouvelletés, qu’il l’avait trouvée toute changée; que l’on n’avait fait [aus]si peu d’état de lui que s’il n’eût rien fait pour le service du roi; [que] Bussy, à qui le roi faisait bonne chère avant que partir, et qui avait servi le roi en cette guerre de sa personne et de ses amis (jusques à y avoir perdu son frère à l’assaut d’Issoire), était aussi défavorisé et persécuté de l’envie qu’il avait été du temps du Guast; que l’on leur faisait à l’un et à l’autre tous les jours des indignités; que les mignons qui étaient auprès du roi avaient fait pratiquer* quatre ou cinq des plus honnêtes hommes qu’il eût, qui étaient Maugiron, La Valette, Mauléon, Livarot et quelques autres, pour quitter son service et se mettre à celui du roi; qu’il se repentait fort de m’avoir permis de faire ce voyage de Flandre, et que l’on tâchait, à mon retour, de me faire faire quelque mauvais tour en haine de lui, ou par les Espagnols, les ayant avertis de ce que je traitais en Flandre pour lui, ou par les huguenots, pour se venger du mal qu’ils avaient reçu de lui, leur ayant fait la guerre après l’avoir assisté, tout ce que dessus considéré ne me donnait peu à penser, voyant que non pas seulement il fallait que je passasse ou entre les uns ou entre les autres, mais que même les principaux* de ma compagnie étaient affectionnés ou aux Espagnols ou aux huguenots – Monsieur de cardinal de Lenoncourt ayant autrefois été soupçonné de favoriser le parti des huguenots, et Monsieur Des Cars, duquel Monsieur l’évêque était frère, ayant aussi été quelquefois suspect d’avoir le cœur espagnol.

En ces doutes pleins de contrariétés, je ne m’en puis communiquer qu’à Madame la princesse de La Roche-sur-Yon et à Madame de Tournon, qui, connaissant le danger où nous étions et voyant qu’il nous fallait cinq ou six journées jusques à La Fère, passant toujours à la miséricorde des uns ou des autres, me répondent la larme à l’œil que Dieu seul nous pouvait sauver de ce danger, que je me recommandasse bien à lui, et puis que je fisse ce qu’il m’inspirerait; que pour elles, qu’encore que l’une fût malade et l’autre vieille, que je ne craignisse à faire de longues traites, elles s’accommoderaient à tout pour me tirer de ce hasard. J’en parlai à l’évêque du Liège, qui me servit certes de père, et me bailla son grand maître avec ses chevaux pour me conduire si loin que je voudrais. Et comme il nous était nécessaire d’avoir un passeport du prince d’Orange, j’y envoyai Mondoucet, qui lui était confident* et ressentait un peu de cette religion. Il ne revient point. Je l’attends deux ou trois jours – et crois que si je l’eusse attendu j’y fusse encore, étant toujours conseillée de Monsieur le cardinal de Lenoncourt et du chevalier Salviati mon premier écuyer, qui étaient d’une même cabale, de ne partir point sans avoir passeport. Je me doutai qu’au lieu de passeport, on me dresserait quelque autre chose de bien contraire. Je me résolus de partir le lendemain matin. Eux voyant que sur ce prétexte ils ne me pouvaient plus arrêter, le chevalier Salviati, intelligent* avec mon trésorier (qui était aussi couvertement* huguenot), lui fait dire qu’il n’y avait point d’argent pour payer les hôtes – chose qui était fausse; car étant arrivée à La Fère, je voulus voir le compte, et se trouva de l’argent que l’on avait pris pour faire le voyage de reste encore pour faire aller ma Maison plus de six semaines! Il fait que l’on retient mes chevaux, me faisant avec le danger cet affront public. Madame la princesse de La Roche-sur-Yon ne pouvant supporter cette indignité, et voyant le hasard où l’on me mettait, prête l’argent qui était nécessaire. Et eux demeurant confus, je passe, après avoir fait présent à Monsieur l’évêque du Liège d’un diamant de trois mille écus, et à tous ses serviteurs des chaînes d’or ou des bagues*, et je vins coucher à Huy, n’ayant pour passeport que l’espérance que j’avais en Dieu.

Cette ville était, comme j’ai dit, des terres de l’évêque du Liège; mais toutefois, tumultueuse et mutine comme tous ces peuples-là, se sentait de la révolte générale des Pays-Bas, ne reconnaissait plus son évêque à cause qu’il vivait neutre, et elle tenait le parti des États. De sorte que, sans reconnaître le grand maître de l’évêque du Liège qui était avec moi, ayant l’alarme que don Juan s’était saisi du château de Namur sur mon passage, soudain que nous fûmes logés sonnent le tocsin et traînent l’artillerie par les rues, et la braquent contre mon logis, tendant les chaînes afin que nous ne puissions joindre ensemble, nous tenant toute la nuit en ces altères* sans avoir moyen de parler à aucun d’eux, étant tout petit peuple, gens brutaux et sans raison. Le matin ils nous laissèrent sortir, ayant bordé toute la rue de gens armés.

Nous allâmes de là coucher à Dinant, où par malheur ce jour même ils avaient fait les bourgmestres, qui sont comme consuls en Gascogne et échevins en France: tout y était ce jour-là en débauche, tout le monde ivre, point de magistrats connus, bref un vrai chaos de confusion. Et pour y empirer davantage notre condition, le grand maître de l’évêque du Liège leur avait fait autrefois la guerre, et est tenu d’eux pour mortel ennemi. Cette ville-là, quand ils sont en leur sens rassis, tenait pour les États. Mais lors, Bacchus y dominant, ils ne tenaient pas seulement pour eux-mêmes et ne reconnaissaient personne. Soudain qu’ils nous voient approcher les faubourgs avec une troupe grande comme était la mienne, les voilà alarmés. Ils quittent les verres pour courir aux armes, et tout en tumulte, au lieu de nous ouvrir, ils ferment la barrière. J’avais envoyé un gentilhomme devant avec les fourriers et maréchal des logis, pour les prier de nous donner passage, mais je les trouvai tous arrêtés là, qui criaient sans être entendus. Enfin, je me lève debout dans la litière, ôtant mon masque, je fais signe au plus apparent* que je veux parler à lui, et étant venu à moi, je le priai de faire faire silence, afin que je pusse être entendue. Ce qu’étant fait avec toute peine, je leur représente qui j’étais, et l’occasion de mon voyage: tant s’en faut que je leur voulusse apporter du mal par ma venue, que je ne leur voudrais pas seulement donner le soupçon, que je les priais de me laisser entrer, moi et mes femmes et si peu de mes gens dans la ville qu’ils voudraient pour cette nuit, et que le reste ils le laissassent dans le faubourg. Ils se contentèrent de cette proposition, et me l’accordèrent.

Ainsi j’entrai dans leur ville avec les plus apparents* de ma troupe, du nombre desquels fut le grand maître de l’évêque du Liège, qui par malheur fut reconnu comme j’entrais en mon logis, accompagnée de tout ce peuple ivre et armé. Lors commencent à lui crier injures et à vouloir charger ce bonhomme, qui était un vieillard vénérable de quatre-vingts ans, ayant la barbe blanche jusques à la ceinture. Je le fis entrer dans mon logis, où ces ivrognes faisaient pleuvoir les arquebusades contre les murailles – qui n’étaient que de terre. Voyant ce tumulte, je demande si l’hôte de la maison n’était point là-dedans. Il s’y trouve de bonne fortune. Je le prie qu’il se mette à la fenêtre, et qu’il me fasse parler aux plus apparents* – ce qu’à toute peine il veut faire. Enfin, [moi] ayant assez crié par la fenêtre, les bourgmestres viennent parler à moi, si saouls qu’ils ne savaient ce qu’ils disaient. Enfin, leur assurant que je n’avais point su que ce grand maître leur fût ennemi, leur remontrant de quelle importance leur était d’offenser une personne de ma qualité qui était amie de tous les principaux seigneurs des États, et que je m’assurais que Monsieur le comte de Lalain et tous les autres chefs trouveraient fort mauvaise la réception qu’ils m’avaient faite, [eux] oyant nommer Monsieur de Lalain, ils se changèrent tous. Et lui portant tous plus de respect qu’à tous les rois à qui j’appartenais, le plus vieil d’entre eux me demande en se souriant et bégayant si j’étais donc amie de Monsieur le comte de Lalain. Voyant que sa parenté me servait plus que celle de tous les potentats de la chrétienté, je lui réponds: «Oui, je suis son amie, et sa parente aussi.» Lors ils me font la révérence et me baillent la main, et m’offrent autant de courtoisie comme* ils m’avaient fait d’insolence, me priant de les excuser et me promettant qu’ils ne demanderaient rien à ce bonhomme le grand maître, et qu’ils le laisseraient sortir avec moi.

Le matin venu, comme je voulais aller à la messe, l’agent que le roi tenait auprès de don Juan, nommé Du Bois, lequel était fort Espagnol, arrive, me disant qu’il avait lettres du roi pour me venir trouver et me conduire sûrement* à mon retour; à cette cause il avait prié don Juan de lui bailler Barlemont avec troupe de cavalerie, pour me faire escorte et me mener sûrement* à Namur, et qu’il fallait que je priasse ceux de la ville de laisser entrer Monsieur de Barlemont (qui était seigneur du pays) et sa troupe, afin qu’il me pût conduire – ce qu’ils faisaient à double fin, l’une pour se saisir de la ville, et l’autre pour me faire tomber entre les mains de l’Espagnol. Je me trouvai lors en fort grande peine. Le communiquant à Monsieur le cardinal de Lenoncourt, qui n’avait pas envie de tomber entre les mains de l’Espagnol non plus que moi, nous avisâmes qu’il fallait savoir de ceux de la ville s’il y avait quelque chemin par lequel je pusse éviter cette troupe de Monsieur de Barlemont. Et baillant ce petit agent nommé Du Bois à amuser à Monsieur de Lenoncourt, je passe en une autre chambre, où je fais venir ceux de la ville, où je leur fais connaître que s’ils laissaient entrer la troupe de Monsieur de Barlemont ils étaient perdus, qu’ils se saisiraient de la ville pour don Juan; que je les conseillais de s’armer et se tenir prêts à leur porte, montrant contenance de gens avertis et qui ne se veulent laisser surprendre; qu’ils laissassent entrer seulement Monsieur de Barlemont, et rien davantage.

Leur vin du jour précédent étant passé, ils prirent bien mes raisons et me crurent, m’offrant d’employer leurs vies pour mon service, et me baillant un guide pour me mener par un chemin auquel je mettrais la rivière entre les troupes de don Juan et moi, et les laisserais de si loin qu’ils ne me pourraient plus atteindre, allant toujours par maisons ou villes tenant le parti des États. Ayant pris cette résolution avec eux, je les envoie faire entrer Monsieur de Barlemont tout seul, lequel étant entré leur veut persuader de laisser entrer sa troupe. Mais voyant cela ils se mutinent, de sorte que peu s’en fallût qu’ils ne le massacrassent, lui disant que s’il ne la faisait retirer hors de la vue de leur ville, qu’ils y feraient tirer l’artillerie – ce qu’ils faisaient afin de me donner temps de passer l’eau avant que cette troupe me pût atteindre. Monsieur de Barlemont étant entré, lui et l’agent Du Bois font ce qu’ils peuvent pour me persuader d’aller à Namur où don Juan m’attendait. Je montre de vouloir faire ce qu’on me conseillerait, et, après avoir ouï la messe et fait un dîner* court, je sors de mon logis accompagnée de deux ou trois cents de la ville en armes, et, parlant toujours à Monsieur de Barlemont et à l’agent Du Bois, je prends mon chemin droit à la porte de la rivière, qui était au contraire du chemin de Namur sur lequel était la troupe de Monsieur de Barlemont. Eux, s’en avisant, me dirent que je n’allais pas bien; et moi, les menant toujours de paroles, j’arrivai à la porte de la ville. De laquelle sortant accompagnée d’une bonne partie de ceux de la ville, je double le pas vers la rivière et monte dans le bateau, y faisant promptement entrer tous les miens, Monsieur de Barlemont et l’agent Du Bois me criant toujours du bord de l’eau que je ne faisais pas bien, que ce n’était point l’intention du roi, qui voulait que je passasse par Namur. Nonobstant leurs crieries nous passons promptement l’eau, et pendant que l’on passait à deux ou trois voyages nos litières et nos chevaux, ceux de la ville, exprès pour me donner temps, amusent par mille crieries et mille plaintes Monsieur de Barlemont et l’agent Du Bois, les arraisonnant en leur patois sur le tort que don Juan avait d’avoir faussé sa foi aux États et rompu la paix, et sur les vieilles querelles de la mort du comte d’Egmont, et le menaçant toujours que si sa troupe paraissait auprès de la ville, qu’ils feraient tirer l’artillerie. Il me donnèrent temps de m’éloigner en telle sorte que je n’avais plus à craindre cette troupe, guidée de Dieu et de l’homme qu’ils m’avaient baillé.

Je logeai ce soir-là en un château fort nommé Fleurines, qui était à un gentilhomme qui tenait le parti des États, et lequel j’avais vu avec le comte de Lalain. Le malheur fut tel que ledit gentilhomme ne s’y trouva point, et n’y avait que sa femme. Et comme nous fûmes entrés dans la basse-cour, la trouvant ouverte, elle prit l’alarme et s’enfuit dans son donjon, levant le pont, résolue, quoi que nous lui pussions dire, de ne nous point laisser entrer. Cependant une compagnie de trois cents hommes de pieds que don Juan avait envoyée pour nous couper chemin et pour se saisir dudit château de Fleurines, sachant que j’y allais loger, paraît sur un petit haut* à mille pas de là. Et estimant que nous fussions entrés dans le donjon, ayant pu connaître de là que nous étions tous entrés dans la cour, firent halte, et se logèrent à un village là auprès, espérant de m’attraper le lendemain matin. Comme nous étions en ces altères*, pour ne nous voir que dedans la cour (qui n’était fermée que d’une méchante muraille et d’une méchante porte qui eût été bien aisée à forcer), disputant toujours avec la dame du château inexorable à nos prières, Dieu nous fit cette grâce que son mari Monsieur de Fleurines y arriva à nuit fermante, lequel soudain nous fit entrer dans son château, se courrouçant fort à sa femme de l’indiscrète incivilité qu’elle avait montrée. Ledit sieur de Fleurines nous venait trouver de la part du comte de Lalain pour me faire sûrement* passer par les villes des États, ne pouvant quitter l’armée des États, de laquelle il était chef, pour me venir accompagner.

Ce bon rencontre* fut si heureux que, le maître de la maison s’offrant de m’accompagner jusques en France, nous ne passâmes plus par aucunes villes où je ne fusse honorablement et paisiblement reçue, pour ce que c’était pays des États, y recevant ce seul déplaisir que je ne pouvais repasser à Mons comme j’avais promis à la comtesse de Lalain; et n’en approchai pas plus près que de Nivelles (qui était à sept grandes lieues de là), qui fut cause, la guerre étant si forte comme elle était, que nous ne nous pûmes voir elle et moi, ni aussi peu Monsieur le comte de Lalain qui était, comme j’ai dit, en l’armée des États vers Anvers. Je lui écrivis seulement de là par un homme de ce gentilhomme qui me conduisait. Elle soudain, me sachant là, m’envoie deux des gentilshommes plus* apparents* qui fussent demeurés là, pour me conduire jusques à la frontière de France (car j’avais à passer tout le Cambrésis, qui était mi-parti* pour l’Espagnol et pour les États), avec lesquels j’allai loger au Château-Cambrésis. D’où eux s’en retournant, je lui envoyai pour se souvenir de moi une robe des miennes que je lui avais ouï fort estimer quand je la portais à Mons, qui était de satin noir toute couverte de broderie de canon*, qui avait coûté huit ou neuf cents écus.

Arrivant au Château-Cambrésis, j’eus avis que quelques troupes huguenotes avaient dessein de m’attaquer entre la frontière de Flandre et de France; ce que n’ayant communiqué qu’à peu de personnes, une heure avant le jour je fus prête, envoyant quérir nos litières et chevaux pour partir. Le chevalier Salviati faisait le long, comme il avait fait au Liège; ce que connaissant qu’il faisait à dessein, je laisse là ma litière, et montant à cheval, ceux qui furent les premiers prêts me suivirent, de sorte que je fus au Catelet à dix heures du matin, ayant par la seule grâce de Dieu échappé toutes les embûches et aguets de mes ennemis. De là allant chez moi à La Fère pour y séjourner jusques à tant que je saurais la paix être faite, j’y trouvai, arrivé devant moi, un courrier de mon frère qui avait charge de m’attendre là pour, soudain que je serais arrivée, retourner en poste* et l’en avertir. Il écrivait par lui que la paix était faite, et que le roi s’en retournait à Paris; que pour lui, sa condition allait toujours en empirant, n’y ayant sorte de défaveurs et indignités que l’on ne fît tous les jours éprouver et à lui et aux siens, et que ce n’était tous les jours que querelles nouvelles que l’on suscitait à Bussy et aux honnêtes gens qui étaient avec lui. Ce qui lui faisait attendre avec extrême impatience mon retour à La Fère pour m’y venir trouver. Je lui redépêche* soudain son homme, par lequel averti de mon retour, il envoya soudain Bussy avec toute sa Maison à Angers, et prenant seulement quinze ou vingt hommes des siens, s’en vint en poste* me trouver chez moi à La Fère; qui fut un des grands contentements que j’aie jamais reçus, de voir personne chez moi que j’aimais et honorais tant. Où je me mis peine de lui donner tous les plaisirs que je pensais lui pouvoir rendre ce séjour agréable, ce qui était si bien reçu de lui qu’il eût volontiers dit, comme saint Pierre, «Faisons ici nos tabernacles», si le courage tout royal qu’il avait, et la générosité de son âme ne l’eussent appelé à choses plus grandes. La tranquillité de notre Cour, au prix* de l’agitation de l’autre d’où il partait, lui rendait tous les plaisirs qu’il y recevait si doux qu’à toute heure il ne se pouvait empêcher de me dire: «O ma reine, qu’il fait bon avec vous! Mon Dieu, cette compagnie est un paradis comblé de toutes sortes de délices, et celle d’où je suis parti un enfer rempli de toutes sortes de furies et tourments.»

Nous passâmes près de deux mois, qui ne nous furent que deux petits jours, en cet heureux état. Durant lequel, lui ayant rendu compte de ce que j’avais fait pour lui en mon voyage de Flandre et des termes où j’avais mis ses affaires, il trouva fort bon que Monsieur le comte de Montigny, frère du comte de Lalain, vînt résoudre avec lui des moyens qu’il y fallait tenir, et pour prendre aussi assurance de leur volonté, et eux de la sienne. Il y vint accompagné de quatre ou cinq des plus principaux* du Hainaut, l’un desquels avait lettre et charge de Monsieur d’Inchy d’offrir son service à mon frère, et l’assurer de la citadelle de Cambrai. Monsieur de Montigny, lui, portait parole de la part de son frère le comte de Lalain de lui remettre entre ses mains tout le Hainaut et l’Artois, où il y a plusieurs bonnes villes. Ces offres très assurées reçues de mon frère, il les renvoya avec présents de médailles d’or où la figure de lui et de moi y était, et assurant les accroissements et bienfaits qu’ils pourraient espérer de lui. De sorte que, s’en retournant, ils préparèrent toutes choses pour la venue de mon frère qui, se délibérant d’avoir ses forces prêtes dans peu de temps pour y aller, s’en retourne à la Cour pour tâcher de tirer des commodités du roi pour fournir à cette entreprise.

Moi, voulant faire mon voyage de Gascogne et ayant préparé toutes choses pour cet effet, je m’en retournai à Paris, où arrivant, mon frère me vint trouver à une journée de Paris. Et le roi et la reine ma mère, et la reine Louise, avec toute la Cour, me firent cet honneur de venir au devant de moi jusques à Saint-Denis, qui était ma dînée*, où il me reçurent avec beaucoup d’honneur et de bonne chère, se plaisant à me faire raconter les honneurs et magnificences de mon voyage et séjour du Liège, et les aventures de mon retour. En ces agréables entretiens, étant tous dans le chariot de la reine ma mère, nous arrivâmes à Paris, où après avoir soupé* et le bal étant fini, le roi et la reine ma mère étant ensemble, je m’approche d’eux, et leur dis que je les suppliais ne trouver mauvais si je les requérais avoir agréable que j’allasse trouver le roi mon mari; que la paix étant faite, c’était chose qui ne lui pouvait être suspecte, et qu’à moi me serait préjudiciable et malséant si je demeurais davantage à y aller. Ils montrent tous deux de le trouver très bon, et de louer la volonté que j’en avais. Et la reine ma mère me dit qu’elle voulait m’y accompagner, étant aussi son voyage nécessaire en ce pays-là pour le service du roi, auquel elle dit aussi qu’il fallait qu’il me baillât des moyens pour mon voyage; ce que le roi librement m’accorda. Et moi, ne voulant rien laisser en arrière qui me pût faire revenir à la Cour (ne m’y pouvant plus plaire lorsque que mon frère en serait dehors, que je voyais qu’il se préparait pour s’en aller bientôt en son entreprise de Flandre), je suppliai la reine ma mère de se souvenir de ce qu’elle m’avait promis à la paix avec mon frère: qu’advenant que je partisse pour m’en aller en Gascogne, elle me ferait bailler des terres pour l’assignat de mon dot. Elle s’en ressouvint, et le roi le trouve très raisonnable, et me promet qu’il serait fait. Je le supplie que ce soit promptement, pour ce que je désirais partir, s’il lui plaisait, dans le commencement du mois prochain. Ce qui fut ainsi arrêté, mais à la façon de la Cour; car au lieu de me dépêcher*, et bien que tous les jours je les en sollicitasse, ils me firent traîner cinq ou six mois; et mon frère de même, qui pressait aussi son voyage de Flandre, représentant au roi que c’était l’honneur et l’accroissement de la France, que ce serait une invention* pour empêcher la guerre civile (tous les esprits remuants et désireux de nouveautés ayant moyen d’aller en Flandre passer leur fumée et se saouler de la guerre), que cette entreprise servirait aussi, comme le Piémont, d’école à la noblesse de France, pour s’exercer aux armes et y faire revivre des Monluc et Brissac, des Termes et des Bellegarde, tels que ces grands maréchaux qui, s’étant façonnés aux guerres du Piémont, avaient depuis si glorieusement et heureusement servi leur roi et leur patrie…

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