POUR UN

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LANGAGE NON SEXISTE !

Un site présenté par Eliane Viennot


les accords

L'invention

du «masculin qui l'emporte sur le féminin»

**Il parait que ce vers agaçait Malherbe (†1628):
«Ce peuple a le cœur et la bouche ouverte à vos louanges.»
«Il faudrait dit ouverts»,
explique Vaugelas en 1647. «Mais l'oreille a de la peine à s'y accommoder»
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«Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif.»
Scipion Dupleix
Liberté de la langue françoise, 1651.

Cette règle que nous apprenons à l'école primaire, et que l'on croit consubstantielle au français, a été mise au point au XVIIe siècle. Elle semble avoir été préconisée par François Malherbe, poète qui anima de nombreuses conférences sur la langue française dans les premières années de ce siècle, et qui fit de nombreux adeptes en proposant de la «purifier». Il estimait que les générations précédentes avaient laissé s'introduire trop de néologismes dans cette langue, et que les poètes qui s'étaient proposé de l'enrichir (notamment la Pléiade) avaient été trop laxistes. Malherbe n'ayant jamais publié d'ouvrage théorique, on trouve des traces de ses idées dans son annotation des Premières Œuvres de Philippe Desportes (qui dataient des années 1570), que ce poète avait fait reparaître en 1600.

Parmi toutes les idées qui fleurirent alors, l'une des premières à avoir séduit les grammairiens masculinistes paraît celle selon laquelle, lorsque plusieurs substantifs de genre différents se rapportent à un adjectif ou à un participe passé, celui-ci doit être mis au masculin pluriel. Leurs arguments linguistiques sont rares: ils se contentent généralement d'énoncer la règle, en se référant aux premiers qui l'ont énoncée. Parfois, ils prétendent que les énoncés sont ambigus lorsqu'on procède autrement. Parfois, ils allèguent des arguments politiques se référant à l'ordre des sexes, comme on le voit dans la citation ci-contre.

Comment

faisait-on avant l'invention ? (et encore bien après)

exemples d'accords de proximité

Jean Marot, 1506 :
«L’homme et la femme est même créature»

Ronsard, 1563 :
«afin que ta cause et la mienne soit connue de tous»

Corneille, 1644 :
«Sans que ni vos respects, ni votre repentir
Ni votre dignité vous en pût garantir»

Voltaire, 1723
«La trahison, le meurtre, est le sceau du mensonge»

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (art. 6), août 1789 :
«Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics […].

Thiers, 1839 :
«Arrestation, procès et supplice de Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Hérault-Séchelles, Fabre d’Églantine, Chabot, etc.»

exemples d'accords au choix

Gilles Corrozet, 1571
Le Parnasse des Poetes Francois Modernes, contenant leurs plus riches et graves Sentences, Discours, Descriptions, & doctes enseignemens, Recueillies par feu Gilles Corrozet Parisien. (voir plus bas)

Mme de Sévigné, 1689
«Il a tout refusé, mais la noblesse de Rennes et de Vitré l’ont élu malgré lui, pour être à leur tête, au nombre de six cents et plus, et il n’a pas été en son pouvoir de refuser un choix si honorable.»

La moitié des musées sont fermés.

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Grammaire, conjugaison, orthographe, cours moyen, Belin, 1951

La langue française ignorait ce dogme – comme le latin. Les textes d'ancien français attestent tous les cas possibles. L'accord peut se faire au féminin, au masculin, au pluriel ou au singulier.

Bien souvent, l'accord se fait avec le mot le plus proche.

Les cas les plus fréquents sont l'accord de l'adjectif ou du participe passé avec le nom le plus proche. Mais c'est parfois l'article qui s'accorde avec le plus proche des noms qu'il introduit, ou le verbe conjugué qui s'accorde en nombre avec le plus proche des noms qui le régissent.

On voit que l'accord de proximité n'est pas fait pour «résoudre le problème des relations entre le féminin et le masculin» – problème qui n'existe pas avant qu'on le crée. Il est juste une commodité, un automatisme facile. Pas besoin de se poser des questions.

L'absence de règle a prévalu longtemps dans les usages. On trouve des accords de proximité sous la plume des plus grands auteurs et autrices, de même que sous la plume des lettrés rédigeant des essais, jusqu'à la fin du XIXe siècle.

L'accord se fait aussi avec le mot jugé le plus important, quelle que soit sa place

Plusieurs raisons pouvant motiver ce jugement: préférence personnelle, valeur plus grande attachée à l'un des signifiés, quantité plus grande représentée par l'un des termes. Cet accord-là s'est maintenu avec les noms grammaticalement singuliers mais sémantiquement pluriels (la plupart, la majorité, un grand nombre…).

  • Voir les exemples ci-joints

C'est parce que les hommes se voyaient accorder une plus grande valeur que les femmes (à condition qu'ils soient de même niveau social) que beaucoup d'accords se faisaient au masculin (l'homme étant nommé le premier, pour la même raison): «Michel et Jeanne ont été bien accueillis». C'est parce que les grammairiens masculinistes du XVIIe siècle valorisaient cette idéologie qu'ils ont fait de cette coutume une règle.

Le recul de ces usages est dû à la généralisation de l'école primaire

… rendue obligatoire dans les années 1830 pour les garçons et dans les années 1860 pour les filles. La règle mise au point par les grammairiens du XVIIe siècle a été inscrite dans la plupart des livres confectionnés pour les maitres et les élèves. Mais l'école a continué d'expliquer la «règle de voisinage» (réduite aux seules énumérations de noms d'inanimés) jusque dans les années 1930.

La formule employée jusqu'à cette période n'était pas «le masculin l'emporte sur le féminin», mais la référence au «genre le plus noble». Bescherelle la défend toujours dans les années 1830.

La formule actuelle ne semble pas avoir été promue par les auteurs de grammaires du XXe siècle, sans doute en raison de ses connotations trop visiblement sexistes. Mise au point pour les instituteurs et les institutrices, elle semble avoir transité par les manuels du primaire et les instructions officielles.

Y avait-il
du moins accord entre grammairiens?
Non. Y compris en plein XIXe siècle, tant les accords de proximité continuent à être employés, et tant les grammairiens sont gênés par leur présence dans des «classiques» révérés. Deux exemples. D'abord celui de la Grammaire élémentaire de Lequien (1819), p.114-116:

«Quand un adjectif suit deux substantifs régimes, soit régimes d'un verbe, soit régimes d'une préposition, et que cet adjectif ne se prononce pas au singulier comme au pluriel, il ne s'accorde qu'avec le dernier des substantifs: alors il est sous-entendu après le premier.

  • EXEMPLES :
    - Ce soupçon se répandit dans tout le camp, et y excita des plaintes et un mécontentement général. (Vertot)
    - C'est donc en vain qu'on met la véritable gloire dans l'honneur et la probité mondaine. (Massillon)
    - Je parle avec confiance d'une mort chrétienne, préparée par des infirmités sensibles et humiliantes, par un retranchement des plaisirs et des consolations humaines. (Fléchier)
    - En effet, c'est comme une espèce d'enthousiasme et de fureur noble qui anime l'oraison, et qui lui donne un feu et une vigueur toute divine. (Boileau)
    - Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières,
    Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières. (Racine)
    - Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle.» (le même)

Quelle est l'oreille qui pourroit s'accomoder de généraux dans le premier exemple, mondains dans le second, humains dans le troisième, divins dans le quatrième, entiers dans le cinquième, et nouveaux dans le sixième?»

Pour le reste, Lequien suit la règle du masculin qui l'emporte, sans utiliser cette formule ni une autre («Quand les deux substantifs auxquels un adjectif se rapporte sont de différents genres, l'adjectif se met au pluriel et au masculin.»)

Deuxième exemple : celui de la Grammaire de Napoléon Landais (1835), p.449-450. On voit ici jusqu'où peut aller la sophistication des raisonnements pour «admettre sans admettre» les accords proximité.
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Cette grammaire finit par rappeler tout bonnement l'ordre du genre (voir ci-contre: «La raison…»). Les théoriciens n'ont toujours rien de mieux à proposer.

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Comment
fait-on ailleurs?
Les autres langues romanes ignorent ce dogme. L'accord au masculin est fréquent, mais comme l'ancien français, elles laissent le choix entre divers types d'accord. Elles aussi pratiquent souvent l'accord de proximité.
Comment
pourrait-on faire?
Le plus urgent est d'abandonner la règle mise au point au XVIIe siècle: et parce que le français peut s'en passer, et surtout parce que son apprentissage installe dans les esprits un message d'ordre social et politique nuisible à l'égalité des sexes.

Plusieurs solutions s'offrent à nous pour la remplacer:

    - promouvoir et réenseigner les accords traditionnels

    • l'accord de proximité, le plus simple, le plus intuitif, et qui permet de limiter l'usage des signes diacritiques aujourd'hui introduits dans la langue égalitaire écrite («les femmes et les hommes sont arrivés», plutôt que «les femmes et les hommes sont arrivé·es»)
    • l'accord au choix, qui laisse toute sa place au jugement s'il y a inégalités entre les noms de l'énumération. Cela permet d'en finir avec l'habitude de s'adresser au masculin à une assemblée où les hommes sont rares, comme avec la nouvelle habitude de parler des "infirmiers», sous prétexte qu'il y a maintenant 13 ou 14% d'hommes dans cette profession.

    - recourir à l'ordre alphabétique (le plus neutre) en cas d'énumérations composées de termes de même valeur (les candidates et les candidats se sont présentés; les ambulanciers et les infirmières ont été reçues par le président).


    Les
    mobilisations
    7 Novembre 2017 : «Nous n'enseignerons plus que le masculin l'emporte sur le féminin»
    Manifeste signé de 314 enseignant·es (tout niveau, toute discipline, exerçant en France ou à l'étranger, publié sur Slate.fr

    Relayé par la pétition «Nous ne voulons plus que le masculin l'emporte sur le féminin»

    TOUJOURS A SIGNER ! Nous irons voir la prochaine ou le prochain ministre de l'Education nationale avec ce document. Celui-ci milite effectivement pour le statu quo et la politique de l'autruche: «Il n'y a pas besoin de d'employer cette formule, il suffit de dire que le mot se met au masculin» — ça change tout, effectivement!

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    affiche 2011

    Mai 2011 : «Que les hommes et les femmes soient belles!»
    Pétition à l'initiative de L'égalité, c'est pas sorcier!, La Ligue de l'enseignement, Le Monde selon les femmes

    « Le masculin l'emporte sur le féminin. » Cette règle de grammaire apprise dès l'enfance sur les bancs de l'école façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin. En 1676, le père Bouhours, l'un des grammairiens qui a œuvré à ce que cette règle devienne exclusive de toute autre, la justifiait ainsi: «lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte.
    Pourtant, avant le 18e siècle, la langue française usait d'une grande liberté. Un adjectif qui se rapportait à plusieurs noms, pouvait s'accorder avec le nom le plus proche. Cette règle de proximité remonte à l'Antiquité: en latin et en grec ancien, elle s'employait couramment.
    Plus récemment, l'éminente linguiste, Josette Rey-Debove, l'une des premières collaboratrices des dictionnaires Le Robert, disait à ce sujet: «J'aime beaucoup la règle ancienne qui consistait à mettre le verbe et l'adjectif au féminin quand il était après le féminin, même s'il y avait plusieurs masculins devant. Je trouve cela plus élégant parce qu'on n'a pas alors à se demander comment faire pour que ça ne sonne pas mal.

    335 ans après la réforme sexiste de la langue
    Nous appelons chacun-e à révolutionner les écrits, les correcteurs d'orthographe et nos habitudes en appliquant la règle de proximité!
    Nous demandons à l'Académie française de considérer comme correcte cette règle qui dé-hiérarchise le masculin et le féminin et permet à la langue une plus grande de liberté créatrice.»


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